Turlututu

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Pointus comme un paratonnerre

Qui tourmente, silencieux,

L'aigle brun jusque dans son aire

Et la nuée au fond des cieux ;

Pointus comme des voix de filles,

Comme le bec d'un passereau

Et comme les blanches aiguilles

De glace, sur quelque Jung-Frau ;

Comme une moustache d'Espagne,

Ou comme le chapeau pointu

Qui, dans la chanson, accompagne

Incidemment Turlututu ;

Pointu comme un glaive de bronze

Dans la main d'Achille ; pointus

Comme le nez de Louis Onze

Raillant ses ennemis battus,

Tels sont les souliers du vicomte.

Dédaignant les autres vertus,

C'est sur eux que pour plaire il compte.

Ils sont pointus, pointus, pointus.

Le vicomte a de fières pointes !

Et Rose, aux regards singuliers,

En qui sont mille grâces jointes,

L'aime, à cause des beaux souliers.

Oh ! dit-elle, que je te cingle

De baisers, pour ces souliers-là !

Ils sont plus pointus qu'une épingle.

Ainsi folâtre Dalila,

Et de ses deux mains exiguës,

Cette amoureuse veut toucher

Les souliers, aux pointes aiguës

Comme la pointe d'un clocher.

Mais, excessivement puriste,

En ses désespoirs familiers

Le vicomte a le regard triste

Et, contemplant ses beaux souliers,

Ce rêveur, dont le mal empire,

Les yeux sur ses pieds abattus,

Les regarde encore, et soupire :

Ils ne sont pas assez pointus !