Ultima spes mortuorum
By Henri Murger
Written 1861-01-01 - 1861-01-01
Demain, pour annoncer la fête mortuaire,
Les cloches sonneront ;
Et ceux qui sont couchés dans les plis du suaire
Alors s'éveilleront.
S'animant pour un jour, leurs invisibles ombres,
En sortant des tombeaux,
Voltigeront parmi les sycomores sombres
Aux funèbres rameaux.
Et toutes, frissonnant sous des bises glacées,
Sous un ciel sombre et noir,
Elles diront encor, d'espérance bercées :
" Nous allons les revoir !
Ceux dont le cœur aimant sans doute encor nous pleure,
Nos amis d'autrefois,
Pèlerins en grand deuil vont venir tout à l'heure
Prier sur notre croix.
Ils nous apporteront, cœurs pieux et fidèles
Où parle un souvenir,
Les fleurs que nous aimons, ces pauvres immortelles,
Qu'on voit si tôt mourir ! "
Pourquoi de vos linceuls secouer la poussière ?
Pourquoi venir trembler sous notre ciel brumeux ?
Quel bruit interrompit dans votre lit de pierre
Le sommeil éternel qui pesait sur vos yeux ?
Quel appel vint troubler les songes que vous faites
Dans l'asile funèbre où nous dormirons tous ?
Et, pour vous éveiller comme au temps des prophètes,
Quel nouveau christ a dit : " Lazares, levez-vous ? "
Ombres de tous les morts, invisibles fantômes,
De la terre d'exil pourquoi franchir le seuil ?
Qu'espérez-vous encor de ce monde où nous sommes,
Puisque vous espérez, même dans un cercueil ?
Ce qu'ils viennent chercher, tout le temps de leur vie
Ils l'ont à chaque pas heurté dans le chemin :
C'est la déception par une autre suivie
Pour faire avec l'espoir un éternel hymen.
Ce qu'ils viennent tenter, c'est la dernière épreuve ;
Jusqu'au fond du tombeau ce qu'ils emporteront,
Tristement convaincus, c'est la dernière preuve
Que jamais à l'oubli les morts ne survivront.
Quand du de profundis la lugubre harmonie
Vous conduisait ici,
Avec l'homme de Dieu, sur la fosse bénie,
Alors priaient aussi
Vos parents, vos amis, vos sœurs et vos amantes,
Tous ceux qu'au dernier jour
Vous aviez en pleurant sur vos lèvres mourantes
Embrassés tour à tour.
Et tous ils vous disaient, à cette heure suprême
De solennel adieu,
Où votre âme attendait le parfum du saint chrême
Pour s'envoler à Dieu,
Tous ils vous répétaient, des larmes aux paupières,
Que, de l'oubli vainqueurs,
Vos noms seraient toujours présents dans leurs prières
Et présents dans leurs cœurs.
Eh bien, donc, aujourd'hui, sortant de vos abîmes,
Venez jusqu'à ce soir
Vainement les attendre, — éternelles victimes
D'un éternel espoir.
Partout les âmes inquiètes
Voltigent dans les sombres ifs,
Et semblent écouter, muettes,
Les murmures des vents plaintifs
Dans les solitaires allées,
Toutes ces ombres désolées,
N'entendant aucun pas humain,
Amis, amants, époux et mères
Étouffent leurs larmes amères
En disant : " ils viendront demain. "
Seigneur ! Vous savez bien qu'il ne viendra personne.
Et que ces malheureux vont revenir en vain,
Épier un regret, attendre une couronne
Qu'on n'apportera pas aujourd'hui — ni demain.
Seigneur ! Vous savez bien que c'est une ironie !
Que ce qui disparaît est bien vite oublié,
Et que l'œil qui pleurait devant une agonie
Avec un coin du crêpe est bientôt essuyé.
Seigneur ! Vous savez bien qu'aujourd'hui sur la terre
L'égoïsme et l'oubli se sont fait large part,
Et que, s'il est des cœurs épargnés par l'ulcère,
L'ulcère saura bien y pénétrer plus tard.
Seigneur ! Vous savez bien qu'ici la race humaine
Est si lasse de suivre et de poursuivre en vain
Le fantôme d'espoir qui toujours la promène,
Qu'arrivée à la tombe, elle s'écrie : " enfin !
" Je vais me reposer dans l'ombre et le silence.
Que m'importe un ciel bleu ! Que m'importe un ciel noir !
Ici l'on dort en paix sans craindre la souffrance :
Rien n'y peut pénétrer, — rien, pas même l'espoir. "
Dans son dernier repos, pour troubler cette cendre,
Le fantôme railleur pourtant pénètre encor ;
Pour la faire souffrir, près d'elle il vient descendre :
Chassé par les vivants, il va tromper la mort.
Pourquoi donc fîtes-vous l'espérance immortelle,
Seigneur, puisque sans cesse elle doit nous mentir ?
Et pourquoi faire ainsi la douleur éternelle,
Si vous voulez que l'homme ait le temps de bénir ?