Ultima verba

By François Coppée

Written 1925-01-01 - 1925-01-01

BIEN que raclant encor de la guitare,

J’ai la moitié d’un siècle, c’est bien clair.

Je tousse trop, cela tourne au catarrhe,

Et suis, hélas ! lorsque revient l’hiver,

A la merci du moindre courant d’air.

Plus d’une place en ma bouche est vacante.

Je m’alourdis ; ma halte est plus fréquente,

Lorsque je fais les chemins coutumiers.

Et la jeunesse à cinquante ans — cinquante ! —

C’est seulement pour les jeunes-premiers.

L’âge m’est dur, bien que je m’y résigne.

Je blanchis peu, ce qui n’est point normal.

Des cheveux gris peut-être suis-je indigne ?

En moi pourtant s’affaiblit l’animal.

Je m’endors tard et je digère mal.

J’ai bien toujours une petite amie,

Mais c’est avec beaucoup d’économie

Que je lui prouve encor mon sentiment.

Je me sens vieux, même à l’Académie.

Si je faisais un peu mon testament.

On n’en meurt pas. Et puis, la mort ? J’y pense

D’un ferme cœur et sans jamais frémir.

C’est le repos et c’est la récompense

Du malheureux fatigué de gémir.

Hamlet a bien raison : « Mourir ! Dormir ! »

Le bonheur même à la fin nous dégoûte.

Des jeunes gens tombés à moitié route,

Les Grecs disaient : Ils sont aimés des Dieux ! »

Quant au terrible au-delà qu’on redoute,

J’en suis certain, ce n’est rien ou c’est mieux.

Si ce n’est rien, tout est dit. Mais j’espère

En ce Dieu bon, que, priant à deux mains,

Petit enfant, j’appelais : « Notre Père ! »

Il doit donner de meilleurs lendemains

Au triste sort subi par les humains.

Je ne sais pas si la mort les délivre,

Mais aucun d’eux ne demandait à vivre ;

C’est dans les pleurs que tous ont vu le jour ;

Et, dans l’étroit sentier qu’il leur faut suivre,

Que trouvent-ils de bon qu’un peu d’amour ?

Il est couvert d’impénétrables voiles,

Le grand mystère entrevu, chaque soir,

Dans l’effrayant abîme plein d’étoiles.

Nul ne sait rien, nul ne peut rien savoir.

Mais, malgré tout, je m’obstine à l’espoir.

Quant à l’effroi d’un éternel supplice,

Qu’un front chargé de génie en pâlisse

Et qu’un Pascal — j’y songe avec stupeur —

Craignant l’Enfer, meure sous le cilice,

C’est trop absurde, et je n’en ai pas peur.

Non, de révolte, au contraire, je vibre.

Pour mériter un pareil châtiment,

L’homme est-il donc coupable ! Il n’est pas libre.

Car ses instincts et son tempérament

Le font esclave ; et le dogme nous ment.

Le Jéhovah qui brûle les Sodomes

Est responsable autant que nous le sommes,

Si notre crime est, d’abord, d’être nés ;

Devant un Dieu juste et bon, tous les hommes

Sont innocents ou, du moins, pardonnés.

J’espère en Dieu, je me moque du Diable.

Devant la Mort debout dans mes rideaux,

Tout au rebours du pauvre de la fable,

Je la prierai de décharger mon dos

Du poids des ans et de tant de fardeaux.

Dans peu de jours, demain, ce soir, — qu’importe ? —

Son maigre doigt peut frapper à ma porte ;

Ma malle est faite et je suis préparé.

Donc, pour un bon testament, qu’on m’apporte

De l’encre fraîche et du papier timbré.

Réglons d’abord mon convoi. Je souhaite

Qu’on le remarque à peine en son parcours.

Car je n’eus pas d’orgueil, quoique poète.

Donc, mes amis, ni soldats ni tambours.

Nul apparat. Surtout point de discours.

Point d’orateur prenant le ton d’un prône

Et pleurnichant à froid — comme on rit jaune.

Si Maria vient me voir enterrer,

Tous ces vains mots — je sais ce qu’en vaut l’aune —

M’empêcheraient de l’entendre pleurer.

Mais, dans la glaise avant que je m’enlize

Sous un tombeau bien scellé de béton,

Menez, amis, mon cercueil à l’église.

N’y pas aller est de trop mauvais ton ;

Et puis, qui sait ! peut-être y priera-t-on ?

Comme il est dur de croire décevante

Une prière ingénue et fervente !

Si jusqu’au Ciel tout de même elle allait ?-

Il me plaira que ma vieille servante

Pour mon repos dise son chapelet.