Un amateur d’alcool

By Raoul Ponchon

Written 1920-01-01 - 1920-01-01

Vous ne connaissez pas la salle Dupuytren ?…

Je vous en félicite,

Il faut avoir le cœur bardé d’un triple airain,

Pour lui faire visite.

Des mille objets hideux entassés en ce lieu,

Qu’il faut voir pour y croire,

Je ne veux retenir qu’une chose, pour le

Besoin de mon histoire :

Et ce sont des fœtus ignoblement bouffis,

Sans nulle forme humaine,

Mollissant dans l’alcool comme des fruits confits.

Eh bien, ces phénomènes,

Ces monstruosités que vous, gens délicats,

Trouveriez horrifiques,

Pour ceux du « bâtiment » sont simplement des « cas »

Rares et magnifiques !

Or, un jour, le docteur que le Gouvernement

Prépose à ce musée,

Gomme il s’y promenait pour passer un moment,

Crut sa vue abusée,

Constatant ses fœtus à sec dans leurs bocaux…

Indicibles merveilles,

Acquises à quel prix d’efforts chirurgicaux !

« Tu dors, ou si tu veilles ?… »

Se dit-il. — « Tant d’alcool que l’on m’a dérobé !

Car je ne puis pas croire

Que jamais mes fœtus aient le tout absorbé.

Quelqu’un doit me le boire… »

En effet. Quelque temps après, le gardien

De salle, un vrai colosse,

Raconta qu’il buvait son verre quotidien

De cet alcool atroce.

Et le plus curieux, c’est que cet animal,

Loin de tomber en cendre,

Bien mieux, n’avait pas l’air de s’en porter plus mal.

C’était de quoi surprendre.

« Palsambleu ! songea le savant — ce gaillard-là

Doit avoir les entrailles

En furieux état. Il faudra voir cela,

Après ses funérailles. »

Il le fit venir et lui dit : « Vieux dégoûtant !

Va, je connais ton vice.

Vends-moi ton corps (pour quand tu seras mort, s’entend)

Service pour service. »

Vous devez bien penser que notre saligaud

Accepta tout de suite.

Ayant de l’or, il but à tire-larigot

Un jus moins insolite.

Il se fut vite « bu ». Dame ! c’était fatal.

Mettez-vous à sa place…

Ce qui fait qu’il revint à son alcool fœtal,

Dont le nom seul nous glace.

Au surplus, le patron ses bocaux emplissait,

Au fur et à mesure

Que l’autre les vidait. Parfois il s’accusait

De sa manœuvre obscure :

« Mon Dieu — se disait-il — ce malheureux « Coupeau »

À coup sûr il me navre,

Mais, n’est-il pas heureux ? Et puis, combien plus beau

En sera son cadavre ! »

Hélas ! Dans son ardeur scientifique, il n’avait

Pas songé que peut-être

Il pouvait bien aussi dans le « champ de navets »

Avant lui disparaître.

C’est justement ce qu’il advint. Quant au gardien

Il bénit sa mémoire,

Et vécut fort longtemps, avec son air de rien,

Et sans cesser de boire.

C’est la Vie ! Et comme en définitive, son

Corps lui restait pour compte,

Et qu’il en connaissait la valeur, mon cochon

Alla de sorte prompte,

Chez un autre docteur, au courant de son cas,

Afin de le revendre.

Il en tira, dit-on, deux ou trois cents ducats.

C’est toujours bon à prendre.

Puis, de nouveau, laissant ses bocaux au rebut,

D’autant qu’ils étaient vuides,

Pour la seconde fois, notre ivrogne se « but » …

Ou du moins je le cuyde.