Un automne à venise

By Anna Noailles

Written 1913-01-01 - 1913-01-01

Ah ! la douceur d'ouvrir, dans un matin d'automne,

Sur le feuillage vert, rougeoyant et jauni,

Que la chaleur d'argent éclabousse et sillonne,

Les volets peints en noir du palais Manzoni !

Des citronniers en pots, le thym, le laurier-rose

Font un cercle odorant au puits vénitien,

Et sur les blancs balcons indolemment repose

Le frais, le calme azur, juvénile, ancien !

Ah ! quelle paix ici, dans ce jardin de pierre,

Sous la terrasse où traîne un damas orangé !

On n'entend pas frémir Venise aventurière,

On ne voit pas languir son marbre submergé…

— Qu'importe si là-bas Torcello des lagunes

Communique aux flots bleus sa pâmoison d'argent,

Si Murano, rêveuse ainsi qu'un clair de lune,

Semble un vase irisé d'où monte un tendre chant !

Qu'importe si là-bas le rose cimetière,

Levant comme des bras ses cyprès verts et noirs,

Semble implorer encor la divine lumière

Pour le mort oublié qui ne doit plus la voir ;

Si, vers la Giudecca où nul vent ne soupire,

Où l'air est suspendu comme un plus doux climat,

Dans une gloire d'or les langoureux navires

Bercent la nostalgie aux branches de leurs mâts ;

Si, plein de jeunes gens, le couvent d'Arménie

Couleur de frais piment, de pourpre, de corail,

Semble exhaler au soir une plainte infinie

Vers quelque asiatique et savoureux sérail ;

Si, brûlant de plaisir et de mélancolie,

Une fille, vendant des œillets, va, mêlant

Le poivre de l'Espagne au sucre d'Italie,

Tandis que sur Saint-Marc tombe un soir rose et lent !

— Je ne quitterai pas ce petit puits paisible,

Cet espalier par qui mon cœur est abrité ;

Qu'Éros pour ces poignards retrouve une autre cible,

Mon céleste désir n'a pas de volupté !…