Un cœur reconnaissant

By Henri Vallon-Colley

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

L’astre-roi ne luit plus ; les mystérieux voiles

De la nuit sont tombés, d’innombrables étoiles

Brillent au firmament : c’est un beau soir d’été.

L’éther est radieux, mais l’air est empesté.

Les pampres des coteaux, les fleurs de la vallée,

Ont vu, durant deux jours, une affreuse mêlée.

De cadavres gaulois, de cadavres germains,

Les collines, les champs, les vignes, les chemins,

Sont jonchés. Les chevaux à la folie humaine

Ont payé leur tribut dans la sanglante arène :

Au milieu des débris, parmi les corps hachés

De leurs maîtres, ils sont par rangs nombreux couchés.

Sous un arbre étendu, un noble de la garde

Du despote Guillaume avec soupçon regarde

Un médecin français qui lui sonde le bras :

« Je vois, dit le docteur, que vous ne m’aimez pas.

Avec acharnement vous combattez la France ;

C’est douloureux pour moi, mais ayez confiance

Sinon en mon talent, en mon habilité,

Du moins en mon bon cœur, en on humanité.»

Et, généreusement, l’homme de l’art pratique

Envers son ennemi le précepte biblique,

Précepte que suivra toujours un vrai chrétien :

« A celui qui te hait pardonne et fais du bien. »

Le pansement fini, le docteur se retire,

Laissant près du blessé deux anges au sourire

Tout immatériel, deux anges de bonté,

Anges de dévoûment, deux sœurs de charité.

Cinq mois se sont passés depuis cette journée,

Cinq mois témoins encor d’une lutte acharnée.

La jeune République a prouvé sa valeur,

Mais de l’aigle prussien n’a pu percer le cœur.

Quelques détachements de la garde mobile,

Avec des francs-tireurs, occupent Hauteville.

Dans le village règne un silence de mort.

Le soldat, fatigué, d’un sommeil profond dort.

Soudain, un son perçant retentit dans la plaine :

C’est le clairon guerrier d’une horde germaine.

Les Français réveillés se lèvent aussitôt,

Et de leur ennemi vont repousser l’assaut.

Trois fois les Allemands reviennent à la charge,

Et trois fois les Français les chassent du village,

Mais les envahisseurs, mieux armés, plus nombreux,

Au quatrième assaut restent victorieux.

« Vive le roi Guillaume ! et périsse la France ! »

Beuglent-ils en passant le seuil d’une ambulance.

Ces soldats veulent-ils devenir assassins ?

Maltraiter des blessés ? tuer des médecins ?

Vont-ils donc se couvrir d’une honte éternelle ?

Oui ! Dans ce lieu sacré le sang déjà ruisselle.

Ils frappent, les héros, ils vont frapper encor,

Quand, à demi vêtu, le médecin-major

Apparaît devant eux. Frémissant, il leur crie :

« Cessez, lâches, cessez ! c’est une boucherie !

Ne connaissez-vous pas ce brassard rouge et blanc ? »

Pour réponse, un soldat lui transperce le flanc.

Un jeune officier dit : « Feu sur cette canaille !

— Un moment ! arrêtez ! Le soir d’une bataille,

Je vous trouvai blessé, je fus votre sauveur,

Et vous m’assassinez ! murmure le docteur.

— Je fais ce que je dois. Ah ! douce est la vengeance !

Réplique l’officier. Mais, en reconnaissance

De vos excellents soins, cher citoyen, je veux

A vos maux mettre fin. Soldats, ouvrez les feux ! »

En de si purs héros l’Allemagne est féconde,

On ne le sait que trop ; néanmoins elle fonde

Sa future grandeur et sa prospérité

Sur eux, les défenseurs de la brutalité.