Un convoi de prisonniers ou barbarie prussienne

By Henri Vallon-Colley

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

L’on boit, l’on rit, l’on chante et l’on parle allemand

Dans la vieille cité du roi Louis le Grand.

Chez les particuliers, dans chaque hôtellerie,

Les comtes, les barons de la grande patrie,

Qui tous sont généraux, mais rien de plus, hélas !

Exaltent à l’envi leurs barbares soldats.

Ah ! de se réjouir il en vaut bien la peine :

Des milliers de Français sont couchés dans la plaine ;

Nombreux sont les blessés, immense est le butin

Fait après le combat par les gens d’outre-Rhin.

Les flammes dans les airs forment d’affreux méandres,

Des villes ne sont plus que des monceaux de cendres ;

Du côté du couchant, à l’est, au sud, au nord,

Partout le désespoir, la misère, la mort.

Ce soir-là, vers minuit, allant en Allemagne,

Un train de prisonniers traverse la Champagne.

Dans un but infernal, ouverts sont les wagons ;

Un vent glacial souffle, il neige à gros flocons.

Par un lâche ennemi, par des gens implacables,

D’héroïques vaincus commis des misérables,

Comme des criminels sont traités. C’est affreux

D’entendre de douleur hurler ces malheureux.

Quelques-uns sont gelés ; plusieurs dans le délire,

Insultant les Prussiens, se prennent d’un fou rire ;

D’autres enfin, qui vont s’endormir pour toujours,

Font de touchants adieux aux auteurs de leurs jours.

Près d’un grand bourg lorrain, au lever de l’aurore,

S’arrête le convoi. Là, e Teuton encore

Se montre tel qu’il est, dans toute sa laideur :

Inhumain par plaisir, méchant, petit, sans cœur.

Autour des prisonniers, comme une mer en houle,

Ondule menaçante une anxieuse foule :

Ce sont des paysans, d’honnêtes campagnards,

Des épouses, des sœurs, des mères, des vieillards,

Accourus dans l’espoir de reconnaître un frère,

Un époux, un ami, quelque personne chère ;

De pouvoir, par un mot parti du fond du cœur,

D’un héros malheureux soulager la douleur

Hélas ! les Allemands forment une barrière

Impossible à franchir. Les mots : « Arrière, arrière ! »

Retentissent partout. « Oh ! nous mourons de faim !

Laissez-les s’approcher, ils apportent du pain, »

Dit un vieux caporal au lieutenant de garde,

Jeune homme de vingt ans. Mais celui-ci regarde

De travers le troupier, tire un petit flacon

De sa poche, le vide, en disant : « C’est du bon ! »

A travers les Prussiens un soldat pourtant passe,

Il tombe dans les bras d’une femme, l’enlace,

Et ne peut prononcer que ces seuls mots : « Ma sœur ! »

Un instant tous les deux retrouvent le bonheur.

Mais cet instant est court : cent barbares accourent

Et de leurs cent fusils aussitôt les entourent.

Le frère, alors, des bras de sa sœur arraché,

Est par un officier lâchement cravaché.

Lorsque le train, après une halte d’une heure,

Se met en mouvement, toute la foule pleure,

Les prisonniers aussi. Quant aux Germains, hélas !

Ils font retentir l’air de leurs nombreux hourras.

Hypocrite empereur ! de ta lugubre histoire

Cette page est, je crois, la page la plus noire.

A Versailles, tu bois, tu chantes un refrain ;

Ailleurs tes prisonniers meurent de froid, de faim.