Un Déjeuner champêtre

By Maurice Rollinat

Written 1899-01-01 - 1899-01-01

La Justice tardant à faire la levée

Du cadavre lardé de coups,

Les gendarmes, là-bas, mangent sur leurs genoux,

En attendant son arrivée.

L'énorme assassiné que la vermine mange

Repose encore assez loin d'eux.

Il dort au fond du val son gisement hideux

Entre quatre grands murs de grange.

Pourtant, de leur côté, passe claquante et lourde

Une brise d'orage où poind

La puanteur subtile et de moins en moins sourde

Que le corps souffle de son coin.

Puis, le miasme épaissit, substituant son goût

À celui de leurs victuailles :

Ils mangent du cadavre exhalant coup sur coup

Tout le poison de ses entrailles.

« Ma foi ! moi j'n'y tiens plus ! dit le grand au petit :

Qui diable aurait jamais cru qu'à pareill' distance

Ça s'rait v'nu jusque-là nous couper l'appétit ? »

L'autre répond : « Pour moi ça n'a pas d'importance !

C'est vrai que l'vent, complic' du mort,

Pour l'instant promène un peu fort

Le désagrément d'son haleine,

Mais, on s'yhabitue à la fin…

Et, ma foi, tant pis ! j'ai si faim

Que j'mang'rai ma part et la tienne ! »

Le voiturier qui vient, un grave et vieux barbon,

Conclut : « Ell' s'en fout la nature,

Q'ça sent' mauvais ou q'ça sent' bon !

La terr' donn' des fleurs et r'çoit d'la pourriture. »