Un dessin d'albert dürer

By Victor Hugo

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Le frêle esquif sur la mer sombre

Sombre ;

La foudre perce d'un éclair

L'air.

C'est minuit. L'eau gémit, le tremble

Tremble,

Et tout bruit dans le manoir

Noir ;

Sur la tour inhospitalière ;

Lierre,

Dans les fossés du haut donjon,

Jonc ;

Dans les cours, dans les colossales

Salles,

Et dans les cloîtres du couvent,

Vent.

La cloche, de son aile atteinte ;

Tinte ;

Et son bruit tremble en s'envolant,

Lent.

Le son qui dans l'air se disperse

Perce

La tombe où le mort inconnu,

Nu,

Épelant quelque obscur problème

Blême,

Tandis qu'au loin le vent mugit ;

Gît.

Tous se répandent dans les ombres,

Sombres,

Rois, reines, clercs ; soudards, nonnains,

Nains.

La voix qu'ils élèvent ensemble

Semble

Le dernier soupir qu'un mourant

Rend.

Les ombres vont au clair de lune,

L'une

En mitre, et l'autre en chaperon

Rond.

Celle-ci qui roule un rosaire

Serre

Dans ses bras un enfant tremblant,

Blanc.

Celle-là, voilée et touchante,

Chante

Au bord d'un gouffre où le serpent

Pend.

D'autres, qui dans Pair.se promènent,

Mènent

Par monts et vaux des palefrois,

Froids.

L'enfant mort, à la pâle joue,

Joue ;

Le gnome grimace, et l'Esprit

Rit :

On dirait que le beffroi pleure ;

L'heure

Semble dire en traînant son glas :

Las !

Enfant ! retourne dans ta tombe !

Tombe

Sous le pavé des corridors,

Dors !

L'enfer souillerait ta faiblesse.

Laisse

Ses banquets à tes envieux,

Vieux.

C'est aller au sabbat trop jeune !

Jeûne,

Garde-toi de leurs jeux hideux,

D'eux !

Vois-tu dans la sainte phalange

L'ange

Qui vient t'ouvrir le paradis,

Dis ?

Ains la mort nous chasse et nous foule,

Foule

De héros petits et d'étroits

Rois.

Attilas, Césars, Cléopâtres,

Pâtres,

Vieillards narquois et jouvenceaux,

Sots,

Bons évêques à charge d'âmes,

Dames,

Saints docteurs, lansquenets fougueux,

Gueux,

Nous serons un jour, barons, prêtres,

Reîtres,

Avec nos vœux et nos remords

Morts.

Pour moi, quand l'ange qui réclame

L'âme

Se viendra sur ma couche un soir

Seoir ;

Alors, quand sous la pierre froide,

Roide ;

Je ferai le somme de plomb,

Long ;

Ô toi, qui dans mes fautes mêmes,

M'aimes,

Viens vite, si tu te souviens,

Viens

T'étendre à ma droite, endormie,

Mie ;

Car on a froid dans le linceul,

Seul.