Un exil

By René-François Sully Prudhomme

Written 1867-01-01 - 1867-01-01

Je plains les exilés qui laissent derrière eux

L'amour et la beauté d'une amante chérie ;

Mais ceux qu'elle a suivis au désert sont heureux :

Ils ont avec la femme emporté la patrie.

Ils retrouvent le jour de leur pays natal

Dans la clarté des yeux qui leur sourient encore,

Et des champs paternels, sur un front virginal,

Les lis abandonnés recommencent d'éclore.

Le ciel quitté les suit sous les nouveaux climats ;

Car l'amante a gardé, dans l'âme et sur la bouche,

Un fidèle reflet des soleils de là-bas

Et les anciennes nuits pour la nouvelle couche.

Je ne plains point ceux-là ; ceux-là n'ont rien perdu :

Ils vont, les yeux ravis et les mains parfumées

D'un vivant souvenir ! Et tout leur est rendu,

Saisons, terre et famille, au sein des bien-aimées.

Je plains ceux qui, partant, laissent, vraiment bannis,

Tout ce qu'ils possédaient sur terre de céleste !

Mais plus encor, s'il n'a dans son propre pays

Point d'amante à pleurer, je plains celui qui reste.

Ah ! Jour et nuit chercher dans sa propre maison

Cet être nécessaire, une amante chérie !

C'est plus de solitude avec moins d'horizon ;

Oui, c'est le pire exil, l'exil dans la patrie.

Et ni le ciel, ni l'air, ni le lis virginal,

Ni le champ paternel, n'en guérissent la peine :

Au contraire, l'amour tendre du sol natal

Rend l'absente plus douce au cœur et plus lointaine.