Un horrible guet-apens
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Grâce à la trahison, à l’incapacité,
Au titanique orgueil, à l’immoralité
De plusieurs de ses chefs, la France malheureuse
Vient de conclure, hélas ! une paix désastreuse.
Dans les deux camps l’alarme a fini de sonner ;
Les canons des rivaux ont cessé de tonner ;
Mais parmi les Germains habite encor la haine :
De fiel et de venin ils ont tous l’âme pleine.
A leurs crimes nombreux, ces horribles bourreaux
Ajoutent chaque jour quelques crimes nouveaux.
C’est dans un petit bourg. Le temps est à la pluie.
D’un bataillon prussien le gros-major s’ennuie ;
Tous ses troupiers aussi. L’ardente garnison
Trouve que les vaincus montrent trop de raison,
Trop de sang-froid, de calme et trop d’indifférence,
Lorsqu’on se moque d’eux ou de leur belle France.
« De ce sommeil de plomb je veux les réveiller,
Sans cela nos fusils vont bientôt se rouiller,
Marmotte le major. Il faut qu’une tempête
Éclate tout à coup, que je donne une fête
Aux miens, L’odeur du sang et les cris des blessés
Les feront souvenir de leurs exploits passés.
En auteur entendu, d’un charmant incendie
Je ne veux pas manquer d’orner la tragédie.
Je ferai, ce soir même, usage d’un moyen
Qui me réussira, foi de héros prussien. »
Minuit sonne à la tour. « Mon Dieu ! que peut donc faire
Papa si tard dehors ? Tu sais qu’à ‘ordinaire
A pareille heure il est depuis longtemps rentré
— Mon enfant, dans la rue il aura rencontré
Le major allemand, et, comme la prudence
Dans ces temps douloureux vaut mieux que la vengeance
Il est l’hôte, ce soir, de l’officier prussien,
Sans pour cela cesser d’être un bon citoyen !
S’il parle à nos vainqueurs, c’est dans un but louable
De trahir son pays il serait incapable.
— Maman, je sais cela ; mais écoute ceci :
Je ne puis supporter de voir entrer ici
Cet orgueilleux soldat. Malgré sa politesse
Et son air distingué, sa présence me blesse.
Sous l’élégant vernis de son extérieur,
J’en suis presque certaine, il cache un mauvais cœur.
Et puis c’est un Prussien ! — Je te comprends, ma fille,
Répond la mère ; aussi, pour que notre famille
Ne soit pas exposée… » Elle n’achève pas.
La porte du salon s’ouvre avec grand fracas :
Armés de pied en cap, deux formidables reîtres
S’avancent en disant : « A vos seigneurs et maîtres,
Mesdames, servez vite un succulent soupé,
Et quelques vieux flacons de champagne frappé.
Chez vous nous arrivons comme de lourdes bombes,
C’est vrai ; mais, croyez-nous, ô gentilles colombes,
En pénétrant ici, notre but seulement
Est de nous procurer un peu d’amusement.
— C’est une lâcheté ! Quoi ! vous, Prussiens, nos maîtres ?
Jamais ! Plutôt mourir ! » Et, brisant les fenêtres,
La mère et son enfant poussent des cris perçants,
appellent au secours. Rares sont les passants.
Mais les voisins bientôt sont debout, et la porte
Cède sous leurs efforts. La bourgeoise cohorte,
Comme un flot en courroux, envahit l’escalier,
Puis la cuisine, enfin le salon du premier.
Là gît, sur le parquet, la malheureuse mère :
Pâle de désespoir, de douleur, de colère,
Sa fille aux arrivants dit : « Les deux assassins
Viennent de s’esquiver : deux cavaliers germains.
La foule redescend ; elle est exaspérée.
Les Prussiens sur la scène alors font leur entrée.
Sans gêne, de pouvoir sabrer de tous côtés
Les hussards de la Mort sont ravis, enchantés.
Opprobre ! lâcheté ! ineffaçable honte !
Après une heure, hélas ! sur le pavé son compte —
L’histoire le dira — vingt citoyens blessés,
Autant de trépassés.
Les hussards de la Mort, montés sur leurs cavales,
Paradaient certain jour, lorsque soudain deux balles
Passent entre leurs rangs. « C’est mon tour aujourd’hui,
Dit un brave Français, Prussiens, je suis celui
Dont vous avez un soir, par ordre d’un infâme,
Tenté d’assassiner et la fille et la femme.»
Quelques instants après, sabrant à qui mieux mieux,
Les cavaliers teutons hachaient le malheureux.