Un jeune qui s'en va

By Tristan Corbière

Written 1873-01-01 - 1873-01-01

Oh le printemps ! — Je voudrais paître !…

C'est drôle, est-ce pas : Les mourants

Font toujours ouvrir leur fenêtre,

Jaloux de leur part de printemps !

Oh le printemps ! Je veux écrire !

Donne-moi mon bout de crayon

— Mon bout de crayon, c'est ma lyre —

Et — là — je me sens un rayon.

Vite !… j'ai vu, dans mon délire,

Venir me manger dans la main

La Gloire qui voulait me lire !

— La gloire n'attend pas demain. —

Sur ton bras, soutiens ton poète,

Toi, sa Muse, quand il chantait,

Son Sourire quand il mourait,

Et sa Fête … quand c'était fête !

Sultane, apporte un peu ma pipe

Turque, incrustée en faux saphir,

Celle qui va bien à mon type…

Et ris ! — C'est fini de mourir ;

Et viens sur mon lit de malade ;

Empêche la mort d'y toucher,

D'emporter cet enfant maussade

Qui ne veut pas s'aller coucher.

Ne pleure donc plus, — je suis bête —

Vois : mon drap n'est pas un linceul…

Je chantais cela pour moi seul…

Le vide chante dans ma tête.

Retourne contre la muraille.

— Là — l'esquisse — un portrait de toi —

Malgré lui mon œil soûl travaille

Sur la toile… C'était de moi.

J'entends — bourdon de la fièvre —

Un chant de berceau me monter :

« J'entends le renard, le lièvre,

Le lièvre, le loup chanter. »

… Va ! nous aurons une chambrette

Bien fraîche, à papier bleu rayé ;

Avec un vrai bon lit honnête

A nous, à rideaux … et payé !

Et nous irons dans la prairie

Pêcher à la ligne tous deux,

Ou bien mourir pour la patrie !…

— Tu sais, je fais ce que tu veux.

… Et nous aurons des robes neuves,

Nous serons riches à bâiller

Quand j'aurai revu mes épreuves !

— Pour vivre, il faut bien travailler…

— Non ! mourir…

La vie était belle

Avec toi ! mais rien ne va plus…

A moi le pompon d'immortelle

Des grands poètes que j'ai lus !

A moi, Myosotis ! Feuille morte

De Jeune malade à pas lent !

Souvenir de soi … qu'on emporte

En croyant le laisser — souvent !

— Décès : Rolla : — l'Académie —

Murger, Beaudelaire : — hôpital, —

Lamartine : — en perdant la vie

De sa fille, en strophes pas mal…

Doux bedeau, pleureuse en lévite,

Harmonieux tronc des moissonnés

Inventeur de la larme écrite,

Lacrymatoire d'abonnés !…

Moreau — j'oubliais — Hégésippe,

Créateur de l'art-hôpital…

Depuis, j'ai la phthisie en grippe ;

Ce n'est plus même original.

— Escousse encor : mort en extase

De lui ; mort phthisique d'orgueil.

— Gilbert : phthisie et paraphrase

Rentrée, en se pleurant à l'œil.

— Un autre incompris : Lacenaire,

Faisant des vers en amateur

Dans le goût anti-poitrinaire,

Avec Sanson pour éditeur.

— Lord Byron, gentleman-vampire,

Hystérique du ténébreux ;

Anglais sec, cassé par son rire,

Son noble rire de lépreux.

— Hugo : l'Homme apocalyptique,

L'Homme-Ceci-tûra-cela,

Meurt, gardenational épique ;

Il n'en reste qu'un — celui-là ! —

… Puis un tas d'amants de la lune,

Guère plus morts qu'ils n'ont vécu,

Et changeant de fosse commune

Sans un discours, sans un écu !

J'en ai lus mourir !… Et ce cygne

Sous le couteau du cuisinier :

— Chénier — … Je me sens — mauvais signe ! —

De la jalousie. — O métier !

Métier ! Méter de mourir…

Assez, j'ai fini mon étude.

Métier : se rimer finir !…

C'est une affaire d'habitude.

Mais non, la poésie est : vivre,

Paresser encore, et souffrir

Pour toi, maîtresse ! et pour mon livre ;

Il est là qui dort

— Non : mourir !

Sentir sur ma lèvre appauvrie

Ton dernier baiser se gercer,

La mort dans tes bras me bercer…

Me déshabiller de la vie !…