Un miracle

By Raoul Ponchon

Written 1920-01-01 - 1920-01-01

Sur une route interminable,

Et par un soleil qui chauffait

Dieu sait !… j’allais, flapi, minable,

Mourant de soif. Et j’avais fait

Déjà maint et maint kilomètre,

Sans rencontrer un cabaret.

Tu m’entends, Saint-Amant, mon maître !

Qu’en dis-tu, son ami, Faret ?

Et, devant mes yeux de presbyte,

Pas un toit, pas une maison !

C’est ici que le Diable habite —

Pensais-je, avec quelque raison.

Enfin, pour comble de disgrâce,

Je voyais au loin des rustauds

Grouillant, de terrasse en terrasse,

Qui vendangeaient sur les coteaux.

On m’eût pris avec une pelle,

Tant j’étais flasque et m’affaissant,

Quand j’aperçus une chapelle

Dédiée au grand Saint Vincent.

Devant son image rustique,

Courbant le plus chauve des fronts,

Je lui dis d’une voix mystique :

« Ô bon patron des vignerons !

Du haut de la voûte éternelle,

De grâce, prends pitié de moi.

Tu sais que je suis ton fidèle,

Tu connais mon culte pour toi.

J’ai là, vois-tu, comme une racle

Dans le gosier — ça n’est pas gai.

Fais, en ma faveur, un miracle.

Et, quand ici je reviendrai,

Je te promets un fameux cierge :

Indique-moi de quel côté

Se trouve la plus proche auberge,

Où te porter une santé. »

Alors, voilà bien le prodige :

Le saint me tendit un flacon…

Je l’ai vu de mes yeux — vous dis-je

Un flacon de vin rubicond !

Ce vin me parut sans nuance,

Un peu dur… ce qui m’épata,

Étant donné sa provenance.

N’importe ! il me réconforta.

C’est donc avec plus de courage

Que je poursuivis mon chemin,

Jusqu’à l’auberge d’un village

Où je fus bientôt, verre en main.

Là, se trouvaient en train de boire,

Quelques vignerons du pays,

À qui je contai mon histoire.

Tout d’abord je les ébahis.

Puis l’un d’eux se mit à me rire

Au nez : « Eh bien, vrai ! mon ami —

Fit-il — permets-moi de te dire

Que tu n’es pas « jeune » à demi.

« Tu sauras que c’est la consigne,

Chez nous, je dis plus, le devoir,

D’offrir au patron de la Vigne

Le premier vin hors du pressoir.

« C’est ainsi que cette bouteille,

Que tu bus comme un innocent,

Aujourd’hui — c’est moi qui, — la veille,

L’avais offerte à Saint Vincent. »