Un mot au soleil

By Jules Laforgue

Written 1886-01-01 - 1886-01-01

Soleil ! Soudard plaqué d'ordres et de crachats,

Planteur mal élevé, sache que les vestales

À qui la lune, en son équivoque œil-de-chat,

Est la rosace de l'unique cathédrale,

Sache que les Pierrots, phalènes des dolmens

Et des nymphéas blancs des lacs où dort Gomorrhe,

Et tous les bienheureux qui pâturent l'Éden

Toujours printanier des renoncements, — t'abhorrent.

Et qu'ils gardent pour toi des mépris spéciaux,

Bellâtre, maquignon, ruffian, rastaqouère

À breloques d'œufs d'or qui le prends de si haut

Avec la terre et son orpheline lunaire.

Continue à fournir de couchants avinés

Les lendemains vomis des fêtes nationales,

À styler tes saisons, à nous bien déchaîner

Les drames de l'apothéose ombilicale !

Va, Phœbus ! Mais, Dèva, dieu des réveils cabrés,

Regarde un peu parfois ce port-royal d'esthètes

Qui, dans leurs décamérons lunaires au frais,

Ne parlent de rien moins que mettre à prix ta tête.

Certes, tu as encor devant toi de beaux jours ;

Mais la tribu s'accroît, de ces vieilles pratiques

De l'a quoi bon ? qui vont rêvant l'art et l'amour

Au seuil lointain de l'agrégat inorganique.

Pour aujourd'hui, vieux beau, nous nous contenterons

De mettre sous le nez de ta badauderie

Le mot dont l'homme t'a déjà marqué au front ;

Tu ne t'en étais jamais douté, je parie ?

— Sache qu'on va disant d'une belle phrase, os

Sonore, mais très nul comme suc médullaire,

De tout boniment creux enfin : c'est du pathos,

C'est du phœbus !— ah ! Pas besoin de commentaires…

Ô vision du temps où l'être trop puni,

D'un : " eh ! Va donc, Phœbus ! " te rentrera ton prêche

De vieux crescite et multiplicamini,

Pour s'inoculer à jamais la lune fraîche !