Un Prussien mort

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Couché par terre dans la plaine

Sous une aigre bise du nord

Qui le fouettait de son haleine,

Nous vîmes un Prussien mort.

C'était un bel enfant imberbe,

N'ayant pas dix-huit ans encor.

Une chevelure superbe

Le parait de ses anneaux d'or,

Et sur son cou, séchée et mate,

Faisant ressortir sa pâleur,

La large blessure écarlate

S'ouvrait comme une rouge fleur.

Il montrait son regard sans flamme,

Étendant ses bras onduleux,

Et l'on eût dit que sa jeune âme

Errait encor dans ses yeux bleus.

Il dormait, le jeune barbare,

Avec un doux regard ami ;

Un volume grec de Pindare

Sortait de sa poche à demi.

C'était un poëte peut-être,

Divin Orphée, un de tes fils,

Qui pour un caprice du maître

Est mort là, brisé comme un lys.

Ah ! sans doute, au bord de la Sprée,

Une belle enfant de seize ans

A la chevelure dorée

En versera des pleurs cuisants,

Et toujours parcourant la route

Qu'il suivait en venant les soirs,

Une mère de plus sans doute

Portera de longs voiles noirs.

Il est parti bien avant l'heure,

Jeune et pur, sans avoir pleuré.

Pour quel crime faut-il qu'il meure,

Cet enfant à l'œil inspiré ?

Peut-être que sa mort est juste,

Et ne sera qu'un accident

S'il se peut que son maître auguste

Devienne empereur d'Occident,

Et qu'en sa tragique folie,

Monsieur le chancelier Bismarck

Prenne d'une main l'Italie

Et de l'autre le Danemark !

Ah ! Bismarck, si tu continues,

De ces beaux enfants chevelus

Aux douces lèvres ingénues

Bientôt il n'en restera plus !