Un rêve

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1930-01-01 - 1930-01-01

J'ai rêvé. Je dormais au fond de mon alcôve,

Noir sépulcre de chaque nuit.

Je dormais. O sommeil étrange ! Temps qui fuit

Dans un néant hanté qui nous berce et nous sauve !

Je dormais. J'ai rêvé d'un être qui disait :

« Salut ! C'est moi ! Simple et complexe,

Je suis enfin cette âme incarnée et sans sexe

Que la réalité toujours te refusait.

« C'est moi ! Je te dirai ces deux mots : « Mon poète ! »

Que nul n'a prononcés pour toi.

T u ne seras plus seule et sombre sous ton toit,

Car mon épaule ailée est faite pour ta tête.

« Je t'aimerai pour toi, non pour moi. Je serai

De fervent de toutes tes heures,

Je rirai quand tu ris, pleurerai quand tu pleures,

J'épèlerai sans fin ton grand songe égaré.

« Rien ne sera perdu de toutes tes merveilles,

T u pourras enfin dire : nous.

Pas d'âmes à mes yeux qui te seront pareilles,

Ton enfance éternelle aura mes bons genoux.

« Il y a trop longtemps, connue et méconnue,

Qu'on te confond avec autrui.

Salut ! C'est moi ! C'est moi !… Ma tardive venue

Vient enfin consoler ta détresse, aujourd'hui ! »

— « O toi !… Toi !… » Je pleurais tout bas, émerveillée.

« Est-ce vraiment toi que je vois ?

Donne ta main !… » Soudain je me suis éveillée,

Dans l'ombre de mon lit serrant mes propres doigts.