Un Rêve

By Alfred de Musset

Written 1855-01-01 - 1855-01-01

La corde nue et maigre,

Grelottant sous le froid

Beffroi,

Criait d'une voix aigre

Qu'on oublie au couvent

L'Avent.

Moines autour d'un cierge,

Le front sur le pavé

Lavé,

Par décence, à la Vierge

Tenaient leurs gros péchés

Cachés ;

Et moi, dans mon alcôve,

Je ne songeais à rien

De bien ;

La lune ronde et chauve

M'observait avec soin

De loin ;

Et ma pensée agile,

S'en allant par degré,

Au gré

De mon cerveau fragile,

Autour de mon chevet

Rêvait.

— Ma marquise au pied leste !

Qui ses yeux noirs verra,

Dira

Qu'un ange, ombre céleste,

Des chœurs de Jéhova

S'en va !

Quand la harpe plaintive

Meurt en airs languissants,

Je sens,

De ma marquise vive,

Le lointain souvenir

Venir !

Marquise, une merveille,

C'est de te voir valser,

Passer,

Courir comme une abeille

Qui va cherchant les pleurs

Des fleurs !

Ô souris-moi, marquise !

Car je vais, à te voir,

Savoir

Si l'amour t'a conquise,

Au signal que me doit

Ton doigt.

Dieu ! si ton œil complice

S'était de mon côté

Jeté !

S'il tombait au calice

Une goutte de miel

Du ciel !

Viens, faisons une histoire

De ce triste roman

Qui ment !

Laisse, en tes bras d'ivoire,

Mon âme te chérir,

Mourir !

Et que, l'aube venue,

Troublant notre sommeil

Vermeil,

Sur ton épaule nue

Se trouve encor demain

Ma main !

Et ma pensée agile,

S'en allant par degré

Au gré

De mon cerveau fragile,

Autour de mon chevet

Rêvait !

— Vois-tu, vois-tu, mon ange,

Ce nain qui sur mon pied

S'assied !

Sa bouche (oh ! c'est étrange !)

A chaque mot qu'il dit

Grandit.

Vois-tu ces scarabées

Qui tournent en croissant,

Froissant

Leurs ailes recourbées

Aux ailes d'or des longs

Frelons ?

— Non, rien ; non, c'est une ombre

Qui de mon fol esprit

Se rit,

C'est le feuillage sombre,

Sur le coin du mur blanc

Tremblant.

— Vois-tu ce moine triste,

Là, tout près de mon lit,

Qui lit ?

Il dit : " Dieu vous assiste ! "

A quelque condamné

Damné !

— Moi, trois fois sur la roue

M'a, le bourreau masqué,

Marqué,

Et j'eus l'os de la joue

Par un coup mal visé

Brisé.

— Non, non, ce sont les nonnes

Se parlant au matin

Latin ;

Priez pour moi, mignonnes,

Qui mon rêve trouvais

Mauvais.

— Reviens, oh ! qui t'empêche,

Toi, que le soir, longtemps,

J'attends !

Oh ! ta tête se sèche,

Ton col s'allonge, étroit

Et froid !

Otez-moi de ma couche

Ce cadavre qui sent

Le sang !

Otez-moi cette bouche

Et ce baiser de mort,

Qui mord !

− Mes amis, j'ai la fièvre,

Et minuit, dans les noirs

Manoirs,

Bêlant comme une chèvre,

Chasse les hiboux roux

Des trous.