Un réveillon

By Jacques Normand

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Te souvient-il du réveillon

Que nous avons fait cette année.

Au sommet du plateau d’Avron,

Dans notre cahute enfumée ?

C’était vraiment splendide à voir !

Le lustre était une chandelle,

La cave un superbe arrosoir,

L’argenterie une gamelle.

Nous avions, tout autour de nous,

La neige comme nappe blanche ;

Comme table, nos deux genoux.

Et comme fauteuil, une planche.

Enfoncés dans nos grandes peaux,

Nos passe-montagne de laine,

Nous avions tout l’air d’Esquimaux

Goûtant un ragoût de baleine

Bien que ce fût jour de gala,

On n’était pas trop difficile ;

Le superflu n’étant pas là,

On se contentait de l’utile.

Et puis l’amour-propre d’auteur

Sait conjurer l’humeur chagrine,

Et l’on mange tout de bon cœur

Quand on mange de sa cuisine.

Après le potage, arrosé

D’un peu de cheval coriace,

Parut l’entre-mets, composé

D’un riz-chocolat à la glace.

Or à ce moment solennel

Il se fit un profond silence,

Et, frémissant tout bas, Vatel,

Vatel attendait sa sentence.

Disons-le : ce fut un succès.

La bavaroise était divine,

Et l’on vida trois gobelets

Au triomphe de Catherine.

N'en vas pas rougir aujourd’hui

Intéressante ménagère :

Pour avoir, hélas ! trop peu lui,

Ta gloire n’est pas éphémère.

Nos estomacs reconnaissants

Gardent la mémoire fidèle

De tes dévoûments incessants,

De tes bouillons et de ton zèle.

Quelquefois, dans un rêve d’or,

Il me semble, ô ma douce fée,

Te voir près du poêle encor,

Chaste et pudiquement coiffée,

Sur l’eau qui devait nous servir

Attachant tes regards sévères

Et la suppliant de bouillir

Pendant des heures tout entières.

Telle, jadis en son caveau,

Dans les gorges de l’Italie,

Sur le haut de son escabeau

Rêvait la Sibylle accroupie,

Puisant, dans un vase d'airain

Où dormait la liqueur sacrée,

Les arrêts profonds du destin

Avec des verres d’eau sucrée.

Après ce triple toast, porté

Au talent de la cuisinière,

Chacun d'entre nous a chanté

Un refrain d'amour ou de guerre :

Si bien qu’à minuit seulement,

Au sein de la cabane obscure,

Un formidable ronflement

Sortit de chaque couverture.

Pendant que nous soupions ainsi

Et que nous disions des folies,

Les Prussiens, en face, au Raincy,

Établissaient leurs batteries.