Un soir à londres

By Anna Noailles

Written 1913-01-01 - 1913-01-01

Les parfums vont en promenade

Sur l'air brumeux,

Une âme ennuyée et malade

Flotte comme eux.

Les rhododendrons des pelouses,

D'un lourd éclat,

Semblent des collines d'arbouses

Et d'ananas.

Un temple grec dans le feuillage

Semble un secret,

Où Vénus voile son visage

Dans ses doigts frais.

O petit fronton d'Ionie,

Que tu me plais,

Dans la langoureuse agonie

D'un soir anglais !

Je t'enlace, je veux suspendre

A ta beauté,

Mon cœur, ce rosier le plus tendre

De tout l'été.

— Mais sur tant de langueur divine

Quel souffle prompt ?

Je respire l'odeur saline,

Et le goudron !

C'est le parfum qui vient d'Irlande,

C'est le vent, c'est

L'odeur des Indes, qu'enguirlande

L'air écossais !

— O toi qui romps, écartes, creuses

Le ciel d'airain,

Rapide odeur aventureuse

Du vent marin,

Va consoler, dans le Musée

Au beau renom,

La divine frise offensée

Du Parthénon !

Va porter l'odeur des jonquilles,

Du raisin sec,

Aux vierges tenant les faucilles

Et le vin grec.

— Cavalerie athénienne,

O jeunes gens !

Guirlande héroïque et païenne

Du ciel d'argent ;

Miel condensé de la nature,

O cire d'or,

Gestes joyeux, sainte Écriture,

Céleste accord !

Phalange altière et sans seconde,

O rire ailé,

Bandeau royal au front du monde,

Ccœur déroulé,

Prenez votre place éternelle,

Votre splendeur,

Dans l'infini de ma prunelle

Et de mon cœur…

— Une maison de brique rouge

Tremble sur l'eau,

On entend un oiseau qui bouge

Dans le sureau.

Quelle céleste main fait fondre

La brume et l'or

Des nébuleux matins de Londres

Et de Windsor ?

Des chevreuils, des biches, en bande,

D'un pied dressé

Semblent rôder dans la légende

Et le passé.

La pluie attache sa guirlande

Au bois en fleur :

— Écoute, il semble qu'on entende

Battre le cœur

De l'intrépide Juliette,

Ivre d'été,

Qui bondit, sanglote, halette

De volupté ;

De Juliette qui s'étonne

D'être, en ces lieux,

Plus amoureuse qu'à Vérone

Près des ifs bleus.

— Tout tremble, s'exalte, soupire ;

Ardent émoi.

O Juliette de Shakspeare,

Comprenez-moi !…