Un soir a vérone

By Anna Noailles

Written 1913-01-01 - 1913-01-01

Le soir baigne d'argent les places de Vérone ;

Les cieux roses et ronds, rayés d'ifs, de cyprès,

Font à la ville une couronne

De tristes et verts minarets.

Sur les ors languissants du palais du Concile,

On voit luire, ondoyer un manteau duveté :

Les pigeons amoureux, dociles,

Frémissent là de volupté.

L'Adige, entre les murs de brique qu'il reflète,

Roule son rouge flot, large, brusque, puissant.

Dans la ville de Juliette

Un fleuve a la couleur du sang !

— O tragique douceur de la cité sanglante,

Rue où le passé vit sous les vents endormis :

Un masque court, ombre galante,

Au bal des amants ennemis.

Je m'élance, et je vois ta maison, Juliette !

Si plaintive, si noire, ainsi qu'un froid charbon.

C'est là que la fraîche alouette

T'épouvantait de sa chanson !

Que tu fus consumée, ô nymphe des supplices !

Que ton mortel désir était fervent et beau

Lorsque tu t'écriais : «Nourrice,

Que l'on prépare mon tombeau !

«Qu'on prépare ma tombe et mon funèbre somme,

Que mon lit nuptial soit violet et noir,

Si je n'enlace le jeune homme

Qui brillait au verger ce soir !…»

— Auprès de ta fureur héroïque et plaintive,

Auprès de tes appels, de ton brûlant tourment,

La soif est une source vive,

La faim est un rassasiement.

Hélas ! tu le savais, qu'il n'est rien sur la terre

Que l'invincible amour, par les pleurs ennobli ;

Le feu, la musique, la guerre,

N'en sont que le reflet pâli !

— Ma sœur, ton sein charmant, ton visage d'aurore,

Où sont-ils, cette nuit où je porte ton cœur ?

La colombe du sycomore

Soupire à mourir de langueur…

Là-bas un lourd palais, couleur de pourpre ardente,

Ferme ses volets verts sous le ciel rose et gris ;

Je pense au soir d'automne où Dante

Écrivit là le Paradis ;

La céleste douceur des tournantes collines

Emplissait son regard, à l'heure où las, pensifs,

Les anges d'Italie inclinent

Le ciel délicat sur les ifs.

Mais que tu m'es plus chère, ô maison de l'ivresse,

Balcon où frémissait le chant du rossignol,

Où Juliette qui caresse

Suspend Roméo à son col !

Ah ! que tu m'es plus cher, sombre balcon des fièvres,

Où l'échelle de soie en chantant tournoyait,

Où les amants, joignant leurs lèvres,

Sanglotaient entre eux : «Je vous ai !»

— Que l'amour soit béni parmi toutes les choses,

Que son nom soit sacré, son règne ample et complet ;

Je n'offre les lauriers, les roses,

Qu'à la fille des Capulet !