Un soir en flandre

By Anna Noailles

Written 1913-01-01 - 1913-01-01

Ah ! si d'ardeur ton cœur expire,

Si tu meurs d'un rêve hautain,

Descends dans le calme jardin,

Ne dis rien, regarde, respire ;

Le parfum des pois de senteur

Ouvre ses ailes et se pâme ;

Le ciel d'azur, le ciel de flamme,

Est sombre à force de chaleur !

Demeure là, les mains croisées,

Les yeux perdus à l'horizon,

A voir luire sur les maisons

Les toits aux pentes ardoisées.

Des coqs, chantant dans le lointain,

Soupirent comme des colombes,

Sous la chaleur qui les surplombe.

Le soir semble un brumeux matin.

Douceur du soir ! le hameau fume,

La rue est vive comme un quai

Où le poisson est débarqué ;

Un pigeon flotte, blanche écume.

Vois, il n'y a pas que l'amour

Sur la profonde et douce terre ;

Sache aimer cet autre mystère :

L'effort, le travail, le labour ;

Des corps, que la vie exténue,

S'en viennent sur les pavés bleus ;

Les bras, les visages caleux

Sont emplis de joie ingénue.

Un homme tient un arrosoir ;

Ce plumage d'eau se balance

Sur les choux qui, dans le silence,

Goûtent aussi la paix du soir.

Il se forme au ciel un nuage ;

Regarde les bonds, les sursauts,

De quatre tout petits oiseaux,

Qui volent sur le ciel d'orage !

Un œillet tremble, secoué

D'un coup vif de petite trique,

Quand le lourd frelon électrique

A sa tige reste cloué.

Par la vapeur d'eau des rivières

Les prés verts semblent enlacés ;

Le soir vient, les bruits ont cessé ;

— Étranger, mon ami, mon frère,

Il n'est pas que la passion,

Que le désir et que l'ivresse,

La nature aussi te caresse

D'une paisible pression ;

Les rêves que ton cœur exhale

Te font gémir et défaillir ;

Éteins ces feux et viens cueillir

Le jasmin aux quatre pétales.

Abdique le sublime orgueil

De la langueur où tu t'abîmes,

Et vois, flambeau des vertes cimes,

Bondir le sauvage écureuil !