Un tour de marotte

By Pierre-Jean Béranger

Written 1815-01-01 - 1815-01-01

Que Momus, dieu des bons couplets,

Soit l'ami d'épicure.

Je veux porter ses chapelets

Pendus à ma ceinture.

Payant tribut

À l'attribut

De sa gaîté falote,

De main en main,

Jusqu'à demain,

Passons-nous la marotte.

La marotte au sceptre des rois

Oppose sa puissance :

Momus en donne sur les doigts

Du grand que l'on encense.

Gaîment frappons

Sots et fripons

En casque, en mitre, en cotte.

De main en main

Jusqu'à demain,

Passons-nous la marotte.

Qu'un fat soit l'aigle des salons ;

Qu'un docteur sente l'ambre ;

Qu'un valet change ses galons

Sans changer d'antichambre ;

Paris, enclin

Au trait malin,

Grâce à nous, les ballotte.

De main en main,

Jusqu'à demain,

Passons-nous la marotte.

Mais de la marotte, à sa cour,

La beauté veut qu'on use ;

C'est un des hochets de l'amour,

Et Vénus s'en amuse.

Son joyeux bruit

Souvent séduit

L'actrice et la dévote.

De main en main,

Jusqu'à demain,

Passons-nous la marotte.

Elle s'allie au tambourin

Du dieu de la vendange,

Quand pour guérir le noir chagrin

Coule un vin sans mélange.

Oui, ses grelots

Font à grands flots

Jaillir cet antidote.

De main en main,

Jusqu'à demain,

Passons-nous la marotte.

Point de convives paresseux,

Amis, car il me semble

Que l'amitié bénit tous ceux

Que la marotte assemble ;

Jeunes d'esprit

Ensemble on rit,

Puis ensemble on radote.

De main en main,

Jusqu'à demain,

Passons-nous la marotte.

Au bruit des grelots, dans ce lieu,

Chantez donc votre messe.

L'assistant, le prêtre et le dieu

Inspirent l'alégresse.

D'un gai refrain

À ce lutrin,

Pour qu'on suive la note,

De main en main,

Jusqu'à demain,

Passons-nous la marotte.