Un vieux lapin

By Jean Richepin

Written 1881-01-01 - 1881-01-01

Ce vieux, poilu comme un lapin,

Qui s’en va mendiant son pain,

Clopin-clopant, clopant-clopin,

Où va-t-il ? D’où vient-il ? Qu’importe !

Suivant le hasard qui l’emporte

Il chemine de porte en porte.

Un pied nu, l’autre sans soulier,

Sur son bâton de cornouiller

Il fait plus de pas qu’un roulier.

Il dévore en rêvant les lieues

Sur les routes à longues queues

Qui vont vers les collines bleues,

Là-bas, là-bas, dans ce lointain

Qui recule chaque matin

Et qui le soir n’est pas atteint.

Il semble sans halte ni trêve

Poursuivre un impossible rêve,

Toujours, toujours, tant qu’il en crève.

Alors, sur le bord du chemin,

Meurt, sans qu’on lui presse la main,

Cet affamé de lendemain.

Étendu sur le dos dans l’herbe,

Il regarde le ciel superbe

Avec ses étoiles en gerbe.

Ah ! là haut, c’est peut-être là

Que son espérance exila

Le but qui toujours recula !

Ah ! là-haut, c’est peut-être l’arche

Vers laquelle ce patriarche

Guidait son éternelle marche !

Quand le dimanche il défilait

Sous un portail son chapelet,

C’est là-haut que son cœur allait !

Là-haut, c’est la terre promise !

Là-haut, pour les gueux sans chemise

Le lit est fait, la table est mise !

Et sans doute ce vagabond

Va s’envoler là-haut d’un bond,

Et ce moment lui semble bon !

Eh bien ! non. Tordu comme un saule.

Ce prisonnier tient à sa geôle.

Il ne veut pas mourir, le drôle !

Il lutte, il hurle comme un fol,

Cambre ses reins, tourne son col,

Et de ses baisers mord le sol.

Il n’a point de céleste envie,

Et dans sa soif inassouvie

Il veut boire encore à la vie.

Sur ce lit de mort sans chevet

Il se rappelle qu’il avait

De bons moments quand il vivait,

Que dans son enfance première

Il dormait chez une fermière

Près de l’âtre de la chaumière,

Que plus tard dans les verts sentiers

Il a passé des jours entiers

À défleurir les églantiers,

Qu’au mois de mars, mois des pervenches,

Il a souvent pris par les hanches

De belles filles aux chairs blanches,

Que le hasard avait grand soin

De lui garder toujours un coin

Bien chaud dans les meules de foin,

Qu’il avalait à pleine tasse

Le vin frais, si doux quand il passe,

Et la bonne soupe bien grasse,

Et qu’il avait beau voyager,

Lui l’inconnu, lui l’étranger,

Chacun lui donnait à manger,

Et que les gens sont charitables

D’ouvrir au pauvre leurs étables,

De lui faire place à leurs tables,

Et que nulle part, même aux cieux,

Les misérables ne sont mieux

Que sur terre ; et le pauvre vieux

Voudrait voir la prochaine aurore

Et ne pas s’en aller encore

Vers l’autre monde qu’il ignore ;

Et la vie est un si grand bien,

Que ce vieillard, ce gueux, ce chien,

Regrette tout, lui qui n’eut rien.