Un vieux Monarque

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Un monarque aux favoris blancs,

Turbulent, ivrogne et féroce,

Affronte les passants tremblants

Et gonfle sa poitrine en bosse.

Il est rouge comme du vin.

Par Bacchus ! dit-il, on me brave !

Moi le héros, l'homme divin !

Moi le vainqueur ! moi, le burgrave !

Moi le vieux qui, depuis longtemps,

Ai conquis, montrant ma semelle,

L'Europe et tous ses habitants,

Et les enfants à la mamelle !

Moi qui puis à mon gré vêtir

Le bleu riant que chacun flatte,

Ou la vieille pourpre de Tyr,

L'azur céleste ou l'écarlate !

Voyez, j'ouvre mon calepin

Enjolivé d'or et de nacre ;

Qui veut perdre le goût du pain ?

Qui faudra-t-il que je massacre ?

Qui donc m'a causé cet ennui ?

Son destin irrémédiable

Est de périr dès aujourd'hui,

Je le tuerai, fût-ce le diable !

Or savez-vous qui parle ainsi

D'une voix rauque et solennelle

Qui monte parfois jusqu'au si ?

C'est le seigneur Polichinelle.

S'il a pris cet air espagnol

De fou décrochant une étoile,

C'est qu'il regrette son Guignol,

Son palais, sa maison de toile,

Dont un large obus éperdu

A massacré la vieille gloire,

L'autre jour, au beau milieu du

Carrefour de l'Observatoire.