Une baraque de la foire

By Louis Bouilhet

Written 1869-01-01 - 1869-01-01

Oh ! Qu'il était triste, au coin de la salle !

Comme il grelottait, l'homme au violon !

La baraque en planche était peu d'aplomb,

Et le vent soufflait dans la toile sale.

Des bourgeois blasés ‒ l'un d'eux s'en alla ! ‒

Raillaient à plaisir ces vieilles sornettes,

Ainsi qu'il convient à des gens honnêtes

Qui sont revenus de ces choses-là !

Dans son ermitage, Antoine, en prière,

Se couvrait les yeux, sous son capuchon ;

Les diables dansaient ; ‒ le petit cochon

Passait, effaré, la torche au derrière.

Découvrant sa gorge, et portant, je croi,

Sur son carton peint, la mouche assassine,

En grand falbala venait Proserpine,

Comme une princesse à la cour d'un roi.

Tout l'enfer sautait au bout des ficelles.

‒ Dieu l'avait permis, très-évidemment ! ‒

Puis ce fut le tour du bleu firmament

Avec ses pétards et ses étincelles.

Le soleil tournait, plein de vérité

Chaque trou d'étoile était à sa place,

Des anges bouffis flottaient dans l'espace,

Pendus au plafond pour l'éternité.

‒ oh ! Qu'il était triste ! Oh ! Qu'il était pâle !…

Oh ! L'archet damné raclant sans espoir !

Oh ! Le paletot plus sinistre à voir

Sous les transparents aux lueurs d'opale !

Comme un choeur antique au sujet mêlé,

Il fallait répondre aux péripéties,

Et quitter soudain, pour des facéties,

Le libre juron, tout bas grommelé !…

Il fallait chanter ! Il fallait poursuivre

Pour le pain du jour, la pipe du soir,

Pour le dur grabat dans le grenier noir,

Pour l'ambition d'être homme et de vivre !

Mais parfois, dans l'ombre ‒ et c'était son droit ! ‒

Il lançait, lui pauvre et transi dans l'âme,

Un regard farouche aux pantins du drame

Qui reluisaient d'or et n'avaient pas froid.

Puis ‒ comme un rêveur dégagé des choses ‒

Sachant que tout passe et que tout est vain,

Sans respect du monde, il chauffait sa main

Au rayonnement des apothéoses !…