Une Héroïne

By Armand Renaud

Written 1885-01-01 - 1885-01-01

C'ÉTAIT au dernier mois du siège :

Rien que du pain noir à manger,

Après des heures, sous la neige,

A la porte du boulanger.

Des vieillards, des enfants, des femmes.

Dont plus d'un par la faim pâli.

Attendaient ainsi trois cents grammes

D'un pain noir, de paille rempli.

Quelques-uns d'une voix dolente.

Et d'autres d'un ton courroucé,

Pressaient l'acheteuse trop lente.

Calmaient le voisin trop pressé.

Plus loin, l'on parlait politique.

Ou l'on riait d'un calembour.

Tous avaient l'œil sur la boutique

Pour que nul n'entrât qu'à son tour.

Dans cette foule mélangée,

Bavardant sur Pierre et sur Paul,

Une femme restait rangée,

Muette, et les yeux vers le sol.

Elle n'était pas encor vieille.

Et pourtant elle avait l'air vieux.

Tant l'inquiétude et la veille

Creusaient ses traits, hier joyeux.

Plaignez-la ! son homme est de garde,

Du côté d'Auteuil, au rempart.

Elle entend bien qu'on s'y bombarde,

Et tremble à chaque coup qui part.

Pourtant sa plus triste pensée.

Celle dont ses yeux sont rougis,

Celle dont son âme est blessée.

N'est point là, mais à son logis.

Là sa blonde petite fille

Dont le deuxième an s'accomplit,

Et sa mère, vieille à béquille.

Se meurent dans le même lit.

Toutes deux ont à la poitrine

La toux qui, sans vouloir finir,

Dans l'une achève la ruine,

Dans l'autre fauche l'avenir.

Il faudrait le feu qui ranime,

A ces corps tremblant le frisson ;

Aux poumons que la toux opprime

Il faudrait le lait pour boisson.

Mais rien dans ce Paris immense !

Ni feu ! ni lait ! et cependant,

Ce qu'il leur faudrait, elle pense

Qu'on en aurait, en se rendant.

Mais honte au lâche, honte au traître

Qui volontiers eussent livré

La France pour que leur bien-être

Ne fût pas, une heure, altéré !

Cette idée, elle s'en indigne.

Elle, du peuple obscure enfant ;

Et son cœur navré se résigne

Devant le pays qu'on défend.

O dévoûment passant dans l'ombre !

Femme qui, l'œil sur le devoir.

As suivi droit ta route sombre.

Sans ployer sous ton désespoir !

Reste parmi la multitude

Qui dans l'oubli va s'engloutir ;

Dans ton humble et noble attitude.

Reste avec le peuple martyr ;

Reste avec le peuple qui souffre,

Qui veut du jour, qui n'en a pas,

Et qui toujours, lutteur du gouffre.

Vers la justice tend les bras.

Pour que l'océan de la foule

Porte l'avenir avec soi,

Il faut que son flot troublé roule

Des clartés sans nom comme toi.

Des clartés qu'au sortir de l'onde

Le plongeur de ce gouffre amer

Puisse montrer, disant au monde :

« Voyez les perles de la mer ! »