Une larme

By Alphonse Lamartine

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

Tombez, larmes silencieuses,

Sur une terre sans pitié ]

Non plus entre des mains pieuses,

Ni sur le sein de l'amitié !

Tombez comme une aride pluie

Qui rejaillit sur le rocher,

Que nul rayon du ciel n'essuie.

Que nul souffle ne vient sécher.

Qu'importe à ces hommes mes frères

Le cœur brisé d'un malheureux ?

Trop au-dessus de mes misères,

Mon infortune est si loin d'eux !

Jamais sans doute aucunes larmes

N'obscurciront pour eux le ciel ;

Leur avenir n'a point d'alarmes,

Leur coupe n'aura point de fiel.

Jamais cette foule frivole,

Qui passe en riant devant moi,

N'aura besoin qu'une parole

Lui dise : Je pleure avec toi !

Hé bien ! ne cherchons plus sans cesse

La vaine pitié des humains ;

Nourrissons-nous de ma tristesse,

Et cachons mon front dans mes mains.

A l'heure où l'âme solitaire

S'enveloppe d'un crêpe noir,

Et n'attend plus rien de la terre,

Veuve de son dernier espoir ;

Lorsque l'amitié qui l'oublie

Se détourne de son chemin,

Que son dernier bâton, qui plie,

Se brise et déchire sa main ;

Quand l'homme faible et qui redoute

La contagion du malheur,

Nous laisse seul sur notre route

Face à face avec la douleur ;

Quand l'avenir n'a plus de charmes

Qui fassent désirer demain,

Et que l'amertume des larmes

Est le seul goût de notre pain ;

C'est alors que ta voix s'élève

Dans le silence de mon cœur,

Et que ta main, mon Dieu ! soulève

Le poids glacé de ma douleur.

On sent que ta tendre parole

A d'autres ne peut se mêler,

Seigneur ! et qu'elle ne console

Que ceux qu'on n'a pu consoler.

Ton bras céleste nous attire

Comme un ami contre son cœur,

Le monde, qui nous voit sourire,

Se dit : D'où leur vient ce bonheur ?

Et l'âme se fond en prière

Et s'entretient avec les cieux.

Et les larmes de la paupière

Sèchent d'elles-même à nos yeux.

Comme un rayon d'hiver essuie.

Sur la branche ou sur le rocher,

La dernière goutte de pluie

Qu'aucune ombre n'a pu sécher.