Une pleine eau

By Maurice Mac-Nab

Written 1891-01-01 - 1891-01-01

La s’maine, et surtout l’dimanche,

Ça devrait pas êt’ permis

De nager et d’fair’ la planche

Dans l’eau qui coule à Paris.

À Paris, la Seine est trouble

Et ça n’est pas drôl’ du tout

D’barboter dans du gras double ;

J’m’en vas m’baigner à Chatou.

À Chatou, près d’la rivière,

Je me transporte aussitôt,

Mais j’me dis : « L’eau n’est pas claire,

Allons nous baigner plus haut. »

Je marche et j’arrive en face

Du dépotoir de Saint-Ouen,

Alors je fais un’ grimace,

La Seine est jaun’ comme un coing.

Je r’mont’ le cours de la Seine

Toujours sur le bord de l’eau

En m’disant tout bas : « Pas d’veine,

Allons nous baigner plus haut ! »

Plus haut, près du pont d’Asnières,

J’m’apprête à faire un plongeon,

Mais le fleuv’, chos’ singulière,

Est plus noir que du charbon !

Je r’mont’ le cours de la Seine

Toujours sur le bord de l’eau,

En m’disant tout bas : « Pas d’veine,

Allons nous baigner plus haut ! »

Au détour de Courbevoie,

Je m’écrie : « C’est là, parbleu !

Que j’me baign’rais avec joie ;

Mais le liquide est tout bleu ! »

Je r’mont’ le cours de la Seine

Toujours sur le bord de l’eau,

En m’disant tout bas : « Pas d’veine,

Allons nous baigner plus haut ! »

Bientôt j’arrive à Suresnes

Près d’un site ravissant,

Mais soudain je vois la Seine

Qui devient couleur de sang !

Je r’mont’ le cours de la Seine

Toujours sur le bord de l’eau,

En m’disant tout bas : « Pas d’veine,

Allons nous baigner plus haut ! »

Plein d’une ardeur opiniâtre,

Je pousse jusqu’à Meudon ;

Mais là, le fleuve est blanchâtre

Et roul’ des flots d’amidon !

Je r’mont’ le cours de la Seine

Toujours sur le bord de l’eau,

En m’disant tout bas : « Pas d’veine,

Allons nous baigner plus haut ! »

Enfin, trouvant l’eau moins grasse,

Je m’décide à Billancourt ;

J’pique un’ tête dans la carcasse

D’un chien crevé d’puis quinz’ jours !

Depuis c’jour-là je m’méfie

Et chaq’ soir de huit à neuf

J'm’en vais sans cérémonie

Tirer ma coup’ sous l’Pont-Neuf !