Une proposition

By Alfred Essarts

Written 1851-01-01 - 1851-01-01

Nous devons maintenant retourner en arrière,

Pour jeter sur les faits un rayon de lumière.

« — Comment, nous dira-t-on, Arthur avec succès

De l'hôtel de Cercourt avait-il eu l'accès ? — »

Sans obstacle. Il s'était trouvé sur son passage

Une femme du monde ; au prix de quelque hommage

Elle avait bien voulu présenter le baron

Chez le vieux général, à se lier fort prompt.

Officieux, poli, de visite en visite

Arthur avait paru nécessaire très-vite.

Il prodiguait son temps ; pour Madame il courait :

Sur un mot d'Amélie il partait comme un trait,

Enfin multipliait ses aimables services.

Nul, excepté Firmin, ne lui croyait des vices.

Le brave général ne pouvait dire un mot,

Sans que de Rozemon il parlât aussitôt ;

Il exaltait en lui ses beaux traits, sa belle âme,

Comme pour le jeter dans les bras de sa femme.

Tous ces maris, l'amour leur pose son bandeau,

Et pour eux le bonheur paraît presque un fardeau.

Il nous faut revenir à Caron, — pauvre hère

Qui dispute sa vie à l'atroce misère ;

Courant tous les hasards, narguant tout préjugé ;

Ballotté par le sort, mais non découragé.

Il avait recueilli quelque part, dans la ville,

Une rumeur touchant le vieux duc de Surville.

Ce dernier, disait-on, avait certain désir

D'autobiographie ; et faute de loisir

— Et de style peut-être — il paîrait une plume

Qui de ses Souvenirs ferait maint gros volume.

Le noble duc saurait ce que coûte l'honneur

D'être tout à la fois le héros et l'auteur.

Ce plan bien combiné, chez Firmin le poëte

Caron alla tout droit présenter sa requête.

Par-dessus tout Firmin était bon, obligeant,

Ne mesurant pas plus son temps que son argent.

Or, quand il eut lesté par un repas solide

Notre auteur famélique, il lui servit de guide,

Pour le faire connaître au Mécène nouveau.

Tout en marchant, Caron cherchait dans son cerveau

La meilleure façon de plaire au personnage

Et de faire agréer l'encens de son hommage.

Le duc était assis en face de son feu

Dans un vaste fauteuil ; il toussait quelque peu

Par habitude, ayant reconnu qu'on pardonne

Ses honneurs à celui que la vie abandonne.

« — Pauvre duc ! disait-on, ce n'est pas pour longtemps

Qu'il est ambassadeur ! " — Depuis plus de trente ans

On l'avait répété, bien qu'il soit ordinaire,

Lorsqu'on se porte mal, de mourir centenaire.

Donc le duc de Surville, assis en son fauteuil,

Parut se soulever et, clignotant de l'œil,

Invita poliment Caron et le poëte

A prendre place ; puis, ferme sur l'étiquette,

Il parla gravement sur tous sujets ; fort bien,

Mais si l'on eût sondé le fond de l'entretien,

On eût vu qu'il avait évité, par prudence,

De parler ou penser avec trop d'évidence.

De sorte qu'en prenant congé du noble duc,

Caron était certain que ce vieillard caduc

N'avait plus une idée ; et que, riche imbécile,

On pouvait sûrement l'étiqueter fossile.

Ensuite il réfléchit qu'il était invité

A revenir parfois en toute liberté.

Pour lui ce souvenir fut un trait de lumière.

« Le duc, si je suis seul, se donnera carrière ;

Paul le gênait sans doute… Oh ! oui, je reviendrai…

Les choses, je le crois, marcheront à mon gré. »

Caron attendit donc avec impatience

Le moment de tenter la seconde séance.

A peine s'il daignait prendre garde aux amis,

Comme si la gaîté l'eût déjà compromis.

Il supputait tout bas l'abondante ressource

D'un puissant protecteur qui desserre sa bourse.

Vainement Duriveau, Bardoche, tour à tour

Vinrent faire grand bruit des portraits que l'amour

Leur avait inspirés sous les traits de Cécile :

Pour lui les plus beaux traits étaient ceux du fossile.

Fortunat vint aussi lui parler d'un projet

De commandite immense et superbe, au sujet

De la destruction infaillible et complète

Des hannetons !… Déjà son affaire était faite !

Jadis de ces propos il se fût amusé :

Mais dans l'ambition son cœur s'était blasé.

Arriver ! c'était là son unique pensée.

Entrer résolument dans la route tracée,

Et marquer chaque pas par un succès plus grand…

Qui de nous n'a pas fait ce rêve dévorant ?

L'homme voit devant lui ; rarement en arrière

Ses regards satisfaits embrassent sa carrière ;

Aux jours qui ne sont plus il jette un froid mépris ;

Et seul pour ses désirs l'avenir a du prix.

Vers les temps que le sort nous prépare en silence

Toujours avec ardeur l'humanité s'élance.

Caron est excusable, il faut bien l'avouer :

Car son nœud gordien est rude à dénouer.

Huit jours sont écoulés. Notre homme s'achemine

Vers l'hôtel de Surville ; et tout bas il rumine

Le thème louangeur que d'avance il s'est fait.

Mais il s'était trompé sur le duc : en effet

Il trouva — nous laissons à juger sa surprise

— Un vieillard guilleret, dont le ton et la mise

N'indiquaient nullement un grave sénateur

A l'échiné courbée, à l'esprit radoteur.

« — Vous m'avez, dit le duc, fait un aimable hommage

En m'envoyant, Monsieur, votre dernier ouvrage.

Pardon si je ne peux en donner mon avis ;

Je ne lis plus.

- Comment ?

-Non, Monsieur, je relis.

— Je comprends que pour vous les charmes des classiques …

— Erreur ! Je ne suis pas de ces vieux fanatiques

Dont l'engoûment aveugle est acquis au passé.

Le présent a du bon.

- Mais il est distancé,

Dit Caron en riant ; l'auteur du meilleur livre

Aurait un très-grand tort

-Lequel ?

-Celui de vivre

— Allons, vous étés franc, soyez-le jusqu'au bout.

Mail, j'y songe, mon cher, vous êtes là debout ;

Prenez donc ce fauteuil… C'est bien… Maintenant dites

Ce qui peut me valoir l'honneur de vos visites. »

Caron embarrassé rougit. Le noble pair

D'y faire attention n'eut seulement pas l'air.

"-Voyons, confessez-moi votre pensée intime.

Dans tous nos sentiments l'intérêt nous anime :

Pourquoi pas ? Grands, petits, nous rêvons le succès.

C'est à l'humanité que je fais le procès,

Non pas à vous, Monsieur. Vous entrez dans la vie ;

Peut-être déjà las de la route suivie.

Vous voulez réussir ou sortir d'embarras,

C'est assez naturel ; qui donc n'y prétend pas ?

Il n'est point de marin qui, dans le temps d'orage,

N'invoque le retour et n'aspire au rivage.

— Votre bonté, Monsieur le duc, me rend plus fort.

Daignez me pardonner si j'hésitai d'abord.

On dit que vous voulez publier vos Mémoires.

— Ah ! ah ! le bruit en court… On fait bien des histoires,

— Si tel est par hasard votre désir, je crois

Que pour les rédiger vous devrez faire choix

D'un homme dont la plume, en ce genre exercée,

Calque les sentiments, burine la pensée.

Vos graves fonctions vous ôtent le loisir

D'un travail qui pour vous pourrait être un plaisir ;

Mais en me confiant les documents, je pense…

— N'achevez pas, mon cher. Une mince dépense

Ne saurait m'arrêter ; ce n'est donc pas ici

La question d'argent qui me retient. Ainsi

Vous auriez, pour écrire un livre de la sorte,

Tout le talent voulu que ce genre comporte ;

Vous auriez tout l'esprit du duc de Saint-Simon,

Que je vous dirais : Non ! vingt fois non ! cent fois non

Pourquoi ? Vous allez voir si ma raison est bonne,

Et s'il faut hésiter quand la prudence ordonne.

Discrétion, secret, tels sont les deux grands mots

Qu'on doit dans son esprit remettre à tous propos,

Lorsqu'on veut conserver une habile pratique

Des détours infinis de l'art diplomatique.

On ne peut se montrer trop grave. L'étourdi

Qui ferait voir son jeu, perdrait tout son crédit.

Entr'ouvrir un discours, émettre une pensée

Qu'on abandonne vite à peine commencée ;

Opiner du bonnet ; blâmer peu ; vanter moins,

C'est là notre talent, ce sont nos premiers soins.

Impénétrable aux yeux de toute une assemblée,

Comme Isis, dont l'image était toujours voilée,

Un adroit diplomate évite prudemment

De se laisser comprendre ; au besoin même il ment.

Le portrait ne doit pas vous sembler magnifique :

Son mérite du moins est d'être véridique.

Maintenant vous voyez pourquoi je ne fais pas

Mes Mémoires. Chacun s'écrirait : — Quel faux pas ! —

J'aurais donné le mot de ma longue carrière,

Et je dévoilerais mon âme tout entière

Pour que l'on me payât bel et bien d'un congé !

Par ma discrétion je suis mieux protégé.

Je sais beaucoup… Guizot me flatte et me respecte…

La plume dans mes mains lui paraîtrait suspecte.

Ma vieille expérience est, pour bien des secrets,

Le glaive suspendu qui ne tombe jamais.

Mais j'en ai dit assez. Parlons donc d'autre chose.

Avec les gens d'esprit très-volontiers je cause.

— Et moi, je vous écoute avec tant de plaisir,

Que de placer un mot je n'ai pas le désir,

Monsieur le duc.

— Voyons, racontez-moi la vie

Que vous menez.

— Elle est fort peu digne d'envie.

Je lutte pied à pied contre l'adversité ;

J'étais gai… Les soucis ont noyé ma gaîté ;

Je me suis abruti dans ce commerce infâme

Où, pour nourrir le corps, on dépense son âme.

Un jour, quelque succès… Les choses marchaient bien ;

Et puis je retombais, et je n'avais plus rien ;

Et seul, dans mon grenier, je voyais la misère

Sourire en me montrant sa face de sorcière !

Alors je maudissais le ciel qui m'oublia

Quand, parmi les humains, je vins en paria.

Je me disais : « Pourquoi dans ce vaste théâtre

« Où je dois me mouvoir, la nature marâtre

« M'a-t-elle refusé l'air, les rayons, le feu

« Qu'en bon père à ses fils devait dispenser Dieu ?

« Eh ! n'ai-je pas mon droit au commun héritage ?

« Ne pourrai-je jamais entrer dans le partage ?

« J'ai comme eux tous et plus que beaucoup mon esprit

« Qui peut-être eût brillé, mais s'éteint dans la nuit. »

Voilà, Monsieur le duc, ma vie et ma pensée :

L'une, hélas ! est souffrante, et l'autre est éclipsée.

— Fort bien, dit le vieillard en puisant à deux doigts

Dans une boîte d'or un tabac fin, je vois

Que n'ayant pu vous faire une carrière heureuse,

Vous avez pris, mon cher, la route dangereuse.

— Comment, Monsieur le duc ?

— Ces sentiments chagrins

Sont le texte banal de nos républicains.

— Quoi ! vous pensez…

— Je sais ce que parler veut dire.

Qui ne possède rien ne songe qu'à maudire.

Aux yeux d'un pauvre diable être riche et puissant

C'est un crime qu'il faut laver avec du sang.

— Ah ! soyez-en certain, mon républicanisme,

Si j'en ai, ne va pas jusques à l'ostracisme,

— Donc vous nous permettez de garder notre bien ?

Mettez-vous à ma place, et vous trouverez bien

Qu'on ait des dignités, un rang ; que dans le monde

Il soit des échelons ; la plus belle faconde

Ne saurait démontrer que l'inégalité

Ne soit de la nature une nécessité.

Estimez-vous, mon cher, plus que moi cette classe

Où la fureur fermente, où la haine s'amasse ;

Ces hommes inactifs, babillards et sournois,

Qui, le poignard en main, jurent la guerre aux rois ;

Héros d'estaminet, piliers de tabagie,

Faiseurs de politique au sortir de l'orgie ;

Moralistes barbus, pour qui la liberté

Rime avec la licence, avec la cruauté ;

Gens qui font de Brutus la copie infidèle,

Et qui dans les Barras chercheraient leur modèle

Si jamais le hasard — un hasard inouï —

Leur donnait le pouvoir si loin d'eux aujourd'hui !

Franchement pouvez-vous professer quelque estime

Pour cette faction qu'alimente le crime ?

— Vous êtes… permettez… bien sévère pour eux.

— Je suis juste avant tout : ce sont des malheureux.

— Est-on sûr qu'ils feraient un si mauvais usage

Du pouvoir, si jamais ils l'avaient en partage ?

— Ça, voyons, dit le duc, parlez-vous franchement ?

Professez-vous pour eux un tel attachement ?

Je sais pertinemment vos liaisons secrètes.

— Qui donc peut colporter ces rumeurs indiscrètes ?

— Ne craignez rien, mon cher ; je suis persuadé

Qu'à rompre avec ces fous vous serez décidé,

Lorsque vous apprendrez que d'aucun sacrifice

On ne croirait payer trop cher certain service…

Et d'abord, vos amis vous sont-ils précieux ?

— Ce sont pour la plupart de vrais ambitieux.

— Ah ! vous en convenez !… Mettons cartes sur table.

Je veux être pour vous un ami véritable.

Une occasion s'offre, il faut en profiter.

— Eh quoi, Monsieur le duc…

— Avant de me quitter

Je veux que vous ayez entière confidence.

Mais chut sur tout ceci. Montrez de la prudence,

Car il s'agit pour vous d'au moins dix mille francs,

— Que dites-vous, Monsieur le duc !

— Ah ! je m'entends.

La somme est assez ronde et mérite, je pense

Attention.

— Enfin pour cette récompense

Que faut-il faire ?

— Il faut… C'est très-embarrassant…

Après tout, je n'ai rien à dire de blessant.

Écoutez. Aussi bien déguiser son langage

Quand on cause d'affaires, est un enfantillage.

Vos amis font-ils bien de conspirer ?

— Mais… non.

— Leurs principes sont-ils fondés sur la raison ?

— Je ne tenterais pas d'en fournir une preuve.

— Voulez-vous les quitter et faire ainsi peau neuve ?

— Je suis libre envers eux, et je les quitterais

Qu'ils n'en éprouveraient, je crois, aucuns regrets.

— Mais vous ?

— Moi… c'est selon.

— J'admire la réponse,

Elle est diplomatique,

— Eh bien ! je me prononce.

Je ne tiens nullement à rester dans leur jeu :

L'on y perd très-souvent et l'on y gagne peu.

— A merveille ! Apprenez que toute la police

Pour saisir ces Brutus dont vous êtes complice

A tenté mille efforts toujours infructueux.

Le roi n'est pas content : ces duos séditieux

Sont comme à l'horizon l'orage de son règne.

Faut-il donc qu'au dedans il s'inquiète et craigne,

Tandis qu'à l'étranger, ami des souverains,

Il passe pour tenir la France entre ses mains ?

Dans sa félicité, dans sa haute fortune

L'ombre des factions le trouble, l'importune.

Tel que le doigt fatal qui gravait sur le mur

L'oracle menaçant pour l'héritier d'Assur,

Le mot de république est pour lui le présage

Du tonnerre,caché sous les plis du nuage.

Eh bien ! il faut calmer l'épouvante du roi,

Et j'ai compté sur vous.

— Sur moi, Monsieur, sur moi !

— Oui, mon cher. Vous allez me comprendre à merveille.

La police s'endort : pour qu'elle se réveille,

Elle a besoin d'avoir des indices certains

Sur les conspirateurs, sur les clubs clandestins.

Fournissez-moi la chose, et je ferai le reste.

— Que me proposez-vous !… Ah ! Monsieur, je proteste ;

Moi livrer mes amis ! Moi vous jeter leurs noms !

Les traîner de ma main au fond des cabanons !

Mais c'est un crime horrible.

— Et vous trouvez, je pense,

Que ces conspirateurs sont remplis d'innocence !

— J'admets leur faute. Encore ils se fiaient à moi.

Je ne puis, sans manquer de pudeur et de foi,

Trahir ceux qui jugeaient ma parole sacrée ;

Tous ils me maudiraient pour l'avoir parjurée.

— Vous êtes un enfant, je vous croyais, mon cher

Bien plus fort. Cependant, afin d'être très-clair,

Je réponds : Voulez-vous me rendre ce service ?…

Et vous iriez très-loin après ce bon office…

Voulez-vous empocher dix mille francs ?

— Mon Dieu !

Vous me faites souffrir… Ma tête est tout en feu.

Ah ! voyez-vous, Monsieur le duc, je n'ai dans l'âme

Aucune affection pour notre monde infâme ;

Je méprise à peu près tous les hommes ; au fond

Je sais lire en leur cœur et juger ce qu'ils sont ;

Je dis plus : je ressens pour notre espèce humaine,

Lorsque je m'interroge, une invincible haine ;

Cependant je ne puis me résoudre à trahir.

— Ils vous sont odieux !

— Sans nul doute : haïr

Est permis ; mais il est sans excuse de vendre.

— Écoutez : mon dessein n'est pas de vous surprendre.

Je vous sais malheureux, luttant contre le sort ;

Je vous offre un moyen d'avoir, sans nul effort,

Un gentil capital qu'augmentera bien vite

Une place… Il y faut songer ; je vous invite

A ne pas refuser, par un scrupule vain ;

La faveur d'aujourd'hui n'a pas de lendemain.

Esclave trop souvent d'un préjugé futile,

On prépare à son cœur un regret inutile.

Décidez-vous.

— Monsieur le duc, savez-vous bien

Que si je voulais mettre au jour notre entretien,

Il serait instructif.

— Et j'ajoute : Incroyable.

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

On dirait seulement que vous calomniez.

La diffamation, c'est fort grave… Essayez !

Je vous laisse trois jours pour méditer l'affaire.

Vous pouvez aisément tous deux nous satisfaire.

Quelques lignes de vous auront un double but :

Vous armez le Pouvoir… en levant un tribut

Sur des fous dont la rage égale la sottise. »

Caron était pensif ; dans son âme indécise

La crainte et la pudeur l'emportèrent enfin.

« — Judas, dit-il, vendit son maître en assassin ;

Si d'un pareil marché je salissais mon âme,

Serais-je moins que lui criminel, moins infâme ?

C'est impossible. Afin de n'être plus tenté,

Je vous quitte, Monsieur le duc.

— Quel entêté !

Murmura le vieillard. Croit-il que je l'estime,

Que je le juge même à la hauteur d'un crime ?

Vil instrument, tu veux échapper à ma main :

Va, refuse aujourd'hui pour accepter demain ! »

Alors le noble pair demanda sa voiture.

Caron, pendant ce temps, errait à l'aventure,

Sombre et muet, pensant qu'il avait eu raison

De repousser un or, prix de la trahison.

Il s'étonnait lui-même et se trouvait sublime.

Puis sondant d'un coup d'œil ce gouffre, cet abîme

Où l'erreur d'un moment l'eût si vite jeté,

Notre homme se disait : « Vive l'intégrité !

Les Grecs et les Romains ont bâti bien des temples

Pour de moins nobles traits, pour de moins beaux exemples. »

Cependant — et c'est là que maître Lucifer

Prépare doucement une proie à l'enfer

— Caron comptait tout bas, l'âme fort indécise,

La somme qu'un seul mot entre ses mains eût mise.

Dans son oreille, ouverte au tintement de l'or,

Les accents du vieux duc retentissaient encor.

Pour un écrivailleur, rarement en frairie,

Dix mille francs c'était presque de la féerie.

Il faut en convenir, le besoin de l'argent

Pour les fautes d'honneur rend l'esprit indulgent ;

Et tel eût été pur si, venant en ce monde,

Il eût eu pour sa lèvre une source féconde,

Qui, trouvant contre lui mille échecs réunis,

Veut voir de son malheur tous les hommes punis.

« — Tiens, Caron !

— Tiens, Forbain !

— Ah ! je me félicite

De t'avoir rencontré. Mon cher, allons bien vite

Au club ; on nous attend… Je venais de chez toi.

— Non, j'ai mal à la tête.

— Oh ! voilà, par ma foi,

Quelque chose de neuf… Manquer une séance

Où sera décidé le destin de la France !

— Bah ! sérieusement ?

— Oui, sérieusement.

Les motions vont bien. Mais parlons prudemment ;

Les mouchards sont partout, et les sergents de ville

Ont pour se déguiser mainte ruse subtile.

Viens-tu ?

— Puisqu'il le faut, je t'accompagne.

— Ami,

Philippe en son pouvoir se croit bien affermi…

Patience bientôt des débris de son trône…

— Eh ! Forbain, prends donc garde à cette face jaune

Qui nous suit.

— Tu dis vrai. »

Nos héros clandestins

Cheminèrent le long du quai des Augustins,

Dans le faubourg Saint-Jacque ensuite ils pénétrèrent,

Devant un café borgne enfin ils s'arrêtèrent ;

Estaminet noirci par la pipe et le temps.

Un billard au milieu, des tables, quelques bancs,

Un comptoir occupé par une vieille femme,

Voilà l'ensemble exact de ce cloaque infâme,

Où la liqueur brûlée et l'acre caporal

De cent étudiants formaient l'affreux régal.

Une petite porte ouvrait sur une chambre

Sans meubles, sans papier. C'est là que chaque membre

Du club républicain, entrait discrètement.

Tous ils s'étaient rendus à l'appel, au moment

Où Forbain apparut avec Caron.

« — Silence !

Cria le président ; commençons la séance. »