Une ruelle de flandre

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1860-01-01 - 1860-01-01

Dans l’enclos d’un jardin gardé par l’innocence

J’ai vu naître vos fleurs avant votre naissance.

Beau jardin, si rempli d’œillets et de lilas

Que de le regarder on n’était jamais las.

En me haussant au mur dans les bras de mon frère,

Que de fois j’ai passé mes bras par la barrière

Pour atteindre un rameau de ces calmes séjours

Qui souple s’avançait et s’enfuyait toujours !

Que de fois, suspendus aux frêles palissades

Nous avons savouré leurs molles embrassades,

Quand nous allions chercher pour le repas du soir

Notre lait à la cense, et longtemps nous asseoir

Sous ces rideaux mouvants qui bordaient la ruelle !

Hélas ! qu’aux plaisirs purs la mémoire est fidèle !

Errants dans les parfums de tous ces arbres verts.

Plongeant nos fronts hardis sous leurs flancs entr’ouverts,

Nous faisions les doux yeux aux roses embaumées

Qui nous le rendaient bien, contentes d’être aimées !

Nos longs chuchotements entendus sans nous voir,

Nos rires étouffés pleins d’audace et d’espoir

Attirèrent un jour le père de famille

Dont l’aspect, tout d’un coup, surmonta la charmille,

Tandis qu’un tronc noueux me barrant le chemin

M’arrêta par la manche et fit saigner ma main.

Votre père eut pitié… C’était bien votre père !

On l’eût pris pour un roi dans la saison prospère.

Et nous ne partions pas à sa voix sans courroux :

Il nous chassait en vain, l’accent était si doux

En écoutant souffler nos rapides haleines,

En voyant nos yeux clairs comme l’eau des fontaines,

Il nous jeta des fleurs pour hâter notre essor,

Et nous d’oser crier : « Nous reviendrons encor ! »

Quand on lavait du seuil la pierre large et lisse

Où dans nos jeux flamands l’osselet roule et glisse,

En rond silencieux, penchés sur leurs genoux,

D’autres enfants jouaient enhardis comme nous ;

Puis, poussant à la fois leurs grands cris de cigales

Ils jetaient pour adieux des clameurs sans égales,

Si bien qu’apparaissant tout rouges de courroux,

De vieux fâchés criaient : « Serpents ! vous tairez-vous ! »

Quelle peur !… Jamais plus n’irai-je à cette porte

Où je ne sais quel vent par force me remporte !

Quoi donc ! Quoi, jamais plus ne voudra-t-il de moi

Ce pays qui m’appelle et qui s’enfuit ?… Pourquoi !

Alors les blonds essaims de jeunes Albertines

Qui hantent dans l’été nos fermes citadines

Venaient tourner leur danse et cadencer leurs pas

Devant le beau jardin qui ne se fermait pas.

C’était la seule porte incessamment ouverte,

Inondant le pavé d’ombre ou de clarté verte,

Selon que du soleil les rayons ruisselants

Passaient ou s’arrêtaient aux feuillages tremblants.

On eût dit qu’invisible une indulgente fée

Dilatait d’un soupir la ruelle étouffée,

Quand les autres jardins enfermés de hauts murs

Gardaient sous les verroux leur ombre et leurs fruits mûrs.

Tant pis pour le passant ! À moins qu’en cette allée,

Élevant vers le ciel sa tête échevelée,

Quelque arbre, de l’enclos habitant curieux.

Ne franchît son rempart d’un front libre et joyeux.

On ne saura jamais les milliers d’hirondelles

Revenant sous nos toits chercher à tire d’ailes

Les coins, les nids, les fleurs et le feu de l’été,

Apportant en échange un goût de liberté.

Entendra qui pourra sans songer aux voyages

Ce qui faisait frémir nos ailes sans plumages,

Ces fanfares dans l’air, ces rendez-vous épars

Qui s’appelaient au loin : « Venez-vous ? Moi, je pars ! »

C’est là que votre vie ayant été semée,

Vous alliez apparaître et charmante et charmée ;

C’est là que préparée à d’innocents liens.

J’accourais… Regardez comme je m’en souviens !

Et les petits voisins amoureux d’ombre fraîche

N’eurent pas sitôt vu, comme au fond d’une crèche.

Un enfant rose et nud plus beau qu’un autre enfant

Qu’ils se dirent entre eux : « Est-ce un Jésus vivant ? »

C’était vous ! D’aucuns nœuds vos mains n’étaient liées ;

Vos petits pieds dormaient sur les branches pliées ;

Toute libre dans l’air où coulait le soleil

Un rameau sous le ciel berçait votre sommeil ;

Puis, le soir, on voyait d’une femme étoilée

L’abondante mamelle à vos lèvres collée,

Et partout se lisait dans ce tableau charmant

De vos jours couronnés le doux pressentiment.

De parfums, d’air sonore incessamment baisée.

Comment n’auriez-vous pas été poétisée ?

Que l’on s’étonne donc de votre amour des fleurs !

Vos moindres souvenirs nagent dans leurs couleurs.

Vous en viviez, c’était vos rimes et vos proses :

Nul enfant n’a jamais marché sur tant de roses !

Mon Dieu ! S’il n’en doit plus poindre au bord de mes jours,

Que sur ma sœur de Flandre il en pleuve toujours !