Une soirée rue saint jacques

By Alfred Essarts

Written 1851-01-01 - 1851-01-01

Nous sommes maintenant chez Caron.— Quel Caron ?

Ce n'est pas le nocher de l'avare Achéron ;

Ne voyez point en lui quelque vivant symbole,

Mais un chétif auteur très-fort sur l'hyperbole ;

Un pauvre diable ayant jusqu'à ce jour vécu

Entre son dernier rêve et son dernier écu ;

Peu scrupuleux, toujours flairant une ressource,

Dût-il vendre son âme afin d'emplir sa bourse ;

Tout juste honnête assez pour fuir les mauvais pas,

Mais excusant tout haut ce qu'il ne ferait, pas ;

S'obstinant à ne voir dans la nature entière

Que l'aveugle hasard d'une vile matière,

Et disant que l'on doit par conséquent saisir

Le plus tôt qu'on le peut fortune, honneurs, plaisir.

Tel est l'ami Caron. Expulsé d'un collége

Où d'être surveillant il eut le privilége,

Il se fit tour à tour acteur, saint-simonien,

Enfin littérateur,— ne pouvant être rien.

C'est un état fâcheux, il me faut bien le dire :

Quand on ne sait que faire on s'avise d'écrire.

Laissant de côté l'art, on risque le métier.

Quel peuple que celui de nos gâte papier !

Depuis qu'en feuilletons le roman se divise,

Ainsi que la galette on vend la marchandise,

Et mille écrivailleurs torturent leur cerveau

Afin d'alimenter ce commerce nouveau.

Le prix est tarifé : dix centimes la ligne.

A suivre ce sentier le talent se résigne,

Heureux quand il n'a point à supplier en vain

Un journaliste obscur, un ignare écrivain

Que le hasard a fait juge en littérature

Et qui, s'il ne sait rien, du moins tranche et rature !

Cet aveugle niveau qu'on nomme égalité

A mis au premier rang la médiocrité.

Pour la fécondité Caron tient une plume

Qui ne peut s'arrêter qu'à la fin d'un volume.

Sur tout sujet il broche un livre subitò,

Et pour dix éditeurs travaille incognito.

Les Mémoires surtout ont exercé sa verve ;

Il n'est pas une idée, un principe qu'il serve.

Il a fait les Récits d'un vieux comte, Émigré ;

Plus tard, les Souvenirs d'un modeste Curé,

Ceux d'un Comédien, ceux d'un Bonapartiste,

D'un Conventionnel, du Bourreau, d'un Artiste.

Chaque gouvernement par Caron est choyé,

Et tout lui semble bien, pourvu qu'il soit payé ;

Tout pour lui se résume en quelque bonne somme ;

C'est le besoin du gain, le cynisme fait homme.

Nous en disons beaucoup peut-être ; mais sachez

Qu'il existe chez nous bien des Carons cachés,

Et l'on ne saurait trop flétrir cette vermine

Qui dévore sans cesse, au nom de sa famine,

Voile sous l'air artiste un désordre honteux,

Traîne dans les cafés ses jours nécessiteux,

En empruntant partout vante sa poésie,

Et confond la Bohême avec la Fantaisie.

Caron, d'ailleurs, n'est pas un trop méchant garçon.

Il aime à plaisanter, il agit sans façon,

Et certe il n'a pas fait grande cérémonie

Pour réunir chez lui vingt hommes de génie.

Il va, vient, fait des bonds de sa chambre au palier,

Et, penché sur la rampe, éclaire l'escalier.

« — Arrivez, chers enfants de la docte Montagne !

J'ai du feu… Ma fontaine est pleine de Champagne.

Près de mon poêle assis, nous nous partagerons

Très-fraternellement quelques cents de marrons.

Venez dans mon grenier ; ni marbre ni peinture

N'en ornent les lambris… Chez nous tout est nature. »

Oh ! si l'on eût pu voir dans le fond de son cœur

Et bien interpréter son sourire moqueur,

On eût lu des discours d'une tout autre sorte.

Notre homme se disait : « — Ah ! que le diable emporte

Mon métier !… Sot métier !… Quand pourrai-je, à mon tour,

Trancher du personnage auprès des grands du jour ?

Que n'ai-je des amis utiles !… Qu'il me tarde

De jeter ma besace au fond de ma mansarde ! »

Mais il rit et folâtre, et ce soir il a mis

Son habit chocnosophe en l'honneur des amis.

« — Ah ! voici Duriveau, notre grand statuaire,

Qui doit faire à Pradier une assez rude guerre. —

En attendant, mon cher, lui répond Duriveau,

Il a de la commande, et je n'ai qu'un ciseau.

— Patience, ton tour viendra. Bonsoir, Bardoche.

Messieurs, voici mon peintre. Ah ! jamais Delaroche

N'eut de ces paletots que le temps outragea.

Bardoche est inconnu, mais qu'il est grand déjà !

— Tu me flattes, mon bon, et je t'en remercie ;

Garde tes beaux discours pour l'aristocratie.

Oui, j'ai de la couleur… et souvent peu de pain. —

Trouve donc au Trésor un seul nom de rapin !

— Il est vrai qu'en trouver serait un grand miracle,

Dit Bardoche ; nos fonds sont toujours en débâcle.

— Oh ! déclama Caron, pour devenir rentier

Faut-il donc être né dans un trou d'épicier !

Comme au sein de l'oubli, de l'abandon coupable,

Toujours reste plongé le talent véritable ;

Et comme en tous les temps, il reçut pour seul prix,

De la part du Pouvoir, l'injure du mépris !

Un ministre, fût-il réputé démocrate,

Ne tend jamais sa main qu'à la main qui le flatte.

A grand'peine eussiez-vous labouré votre champ,

Fussiez-vous un esprit bon, sincère, touchant,

Si vous ne recrutez des protecteurs, des guides,

Et si vous réclamez sous des dehors timides,

On vous repoussera ; dans l'ombre de l'oubli

Votre nom descendra, bientôt enseveli ;

Vous verrez l'impudeur s'unir à la fortune,

Et la croix décorer la bassesse importune. »

Forbain venait d'entrer : un petit carabin

Au front chauve, au long nez crochu comme un rabbin,

Possédé du besoin de quelque bonne affaire,

Ne voulant pas s'astreindre aux sentiers du vulgaire,

Et qui, dans les complots de club et de journal,

Rêvait la guérison de l'ordre social.

Coquerel arriva, — puis Duhart, — puis Tactyle,

Puis Mazet, — puis Saubot, — cinq ouvriers en style,

Qui dans quelque journal bien malsain, bien obscur,

Embusqués, — comme l'est un bandit contre un mur,

Jettent à tout succès, dont leur rage s'anime,

Le fiel et le venin d'une bave anonyme,

Outragent le bon sens, le talent, la raison,

Et font pour tout venant cuisine de poison.

« — Eh ! bonsoir, Fortunat ; d'où reviens-tu ?

— Du Caire,

Pour exploiter l'Égypte.

— Ah ! brave, Saint-Macaire,

Vaudevilliste aimé naguère à Bobineau

Et qui rive sa chaîne à ce premier anneau.

— Tu dis vrai, cher Caron. Deux femmes très-jolies

Vont me faire passer une pièce aux Folies.

— Un bon commencement !… Nous irons t'applaudir,

Et j'aurai des battoirs capables d'assourdir.

Tu dis donc, Fortunat ?

— Que j'arrive d'Afrique.

— L'Égypte est un pays curieux, magnifique.

— Superbe, j'en conviens ; mais sous ce ciel d'airain

Peu de manne est promise au pauvre pèlerin.

— Parle sans métaphore.

— Eh bien ! la chose est claire.

J'ai visité l'Égypte, et n'ai pas fait d'affaire.

— Quoi ! dit Caron, ce peuple est si fort encroûté,

Qu'il ferme son oreille à toute nouveauté ?

On assure pourtant que Méhémet proclame

Le progrès…

— Il est turc au plus profond de l'âme ;

Oui, le progrès lui plaît s'il fait, dans son trésor,

Par l'accaparement ricocher beaucoup d'or.

Sous ses yeux j'avais mis des projets admirables

Qu'il n'a pas appliqués.

— Étaient-ils applicables ? »

Demanda Saint-Macaire avec un air bénin.

Fortunat, lui lançant un regard léonin,

S'écria :

« — S'ils étaient applicables ! Je jure

Qu'en douter seulement serait me faire injure.

— Oh ! ne te fâche pas, lui dit Caron, tu sais

Que l'on est toujours froid pour de simples essais.

— A présent c'est fini. Vive la Commandite,

Le seul moyen de vaincre une chance maudite !

De quelle utilité cette mode est pour nous !

Car s'il est bien des sots, il n'est pas moins de fous.

L'appel a retenti… Vite l'actionnaire

Apporte confiant son argent débonnaire ;

Et pour s'associer à ce jeu de hasard,

La foule des naïfs craint d'arriver trop tard.

Messieurs, écoutez bien, j'ai mon plan dans ma tête…

— Eh ! bonsoir, Paul Firmin. C'est notre grand poëte !

Il se souvient de nous… Célébrons son retour…

Avec beaucoup de craie il faut marquer ce jour. »

Tous redirent en chœur ce vivat d'allégresse ;

Paul Firmin étouffait sous ce flux de tendresse,

Tandis que Fortunat, vexé comme un renard

Qu'une poule aurait pris, se mettait à l'écart

Et murmurait :— «Les sots ! ils ne sauraient comprendre.

Ignorants à plaisir, ils auraient peur d'apprendre ;

Un homme tel que moi doit passer incompris,

Qu'il parte pour l'Égypte ou qu'il reste à Paris. »

Qu'est-ce que Paul Firmin ? Un poëte.— Ah ! de gräce

S'écrira le lecteur, que voulez-vous qu'on lasse

D'un poëte de plus dans ce temps où les vers

Sont, ainsi que les arts, un dangereux travers !

Allez-vous revêtir ce nouveau personnage

D'un costume excentrique et d'un pâle visage ?

Vous qui pour vos péchés êtes limeur, Alfred,

Allez-vous nous offrir un Werther, un Manfred ?

— Lecteur, rassurez-vous ; mon poëte n'aspire

Qu'à plaire à ses amis. Un soldat de l'Empire

Fut son père ; en mourant le vieillard lui laissa

Des souvenirs d'honneur que sa voix lui traça ;

De plus, — ce qui n'est pas tout à fait inutile,

— De gentils revenus à manger dans la ville.

Paul Firmin a du cœur ; il est franc, et toujours

On trouve près de lui bon conseil et secours.

Simple, artiste avant tout, il aime la campagne ;

Dans ses excursions la muse l'accompagne ;

Un bâton à la main, la blouse sur le dos,

Il parcourut l'Europe ; il en revint dispos,

Ayant dans son carton enfoui bien des pages

Et cueilli sur sa route et vers et paysages.

On dirait, à le voir, que jamais un chagrin

N'a creusé d'un seul pli son front large et serein.

Si Paul Firmin n'est pas de ceux que l'on renomme,

On chercherait en vain lin plus digne jeune homme.

Ne vous étonnez point de l'amical hourra

Dont l'étrange assemblée en masse l'honora.

La plupart lui devaient de l'argent ; et sans doute

Paul Firmin se disait tout bas ce qu'il en coûte

Pour être populaire auprès de ses amis.

De cette ovation étant enfin remis,

Il alla dans un coin allumer son cigare,

Se jeta sur un siége, et loin de la bagarre,

Loin des cartes, des pots de bière, loin des dés

Qu'agitaient à grand bruit les joueurs accoudés,

Tranquille, souriant — au moins en apparence

— Il écoutait Caron : « — Pourquoi ta longue absence ?

Lui disait ce dernier ; moi, ne te voyant plus,

Je t'accusais d'oubli ; nous voici revenus

Au bon temps où, tous deux assis auprès de l'âtre,

Nous causions longuement de vers et de théâtre.

— Des vers ! je n'en fais plus.

— Que fais-tu donc alors !

— Le sais-je ! Je me mets moi-même au rang des morts.

Je n'écris plus, je songe.

— Eh ! mon Dieu ! la pensée

Est le premier jalon de l'œuvre commencée.

On travaille en songeant…

Sois plus franc avec moi.

Le spleen ne t'irait pas.

Un gaillard tel que toi

Semble fait pour mener une joyeuse vie…

Aux héros languissants ne porte pas envie.

— Qui t'a dit ?… s'écria Paul Firmin.

— Je vois bien

Quelque chose d'étrange en toi.

— Non, je n'ai rien. -

A la bonne heure. Eh ! mais, que je te complimente,

Trop heureux chevalier d'une femme charmante.

— Comment ?

— Ne sais-je pas que l'objet de ta cour

Est la belle comtesse…

— Oh ! tais-toi !

— De Cercourt.

Tu rougis ?… Pauvre ami, la feinte est inutile :

Le bruit de tes amours se répand dans la ville.

— C'est une calomnie !… Outrager la vertu !

Pour l'accuser ainsi, Caron, la connais-tu ?

On ne peut donc avoir l'amitié d'une femme

Sans qu'on aille fouiller jusqu'au fond de votre âme,

Dénaturer un noble et pieux sentiment,

Et vous flétrir des noms de maîtresse et d'amant !

— Allons, modère-toi ; je ne suis, cher poëte,

Que le modeste écho de ce que l'on répète.

— C'est bien ; mais laissons là de stupides propos

Qui ne méritent pas de troubler mon repos.

Je puis lever la tête et ne crains pas la honte.

Mon pauvre père fut l'intime ami du comte :

L'un était général et l'autre colonel.

Au milieu des dangers un esprit fraternel

Unit étroitement ces braves militaires.

Tu comprends ? Faut-il donc chercher tant de mystères

Dans les bons sentiments que l'un des deux amis

Après la mort du père a montrés à son fils ?

En Monsieur de Cercourt je trouve un second père

Qui jamais de m'aimer n'aura regret, j'espère. »

Caron, qui s'était fait un maintien sérieux,

Dit d'un ton solennel :

« — Mon cher Paul, c'est au mieux ;

Car pour toi j'avais peur ; je suis ravi d'apprendre

Que tu n'as point erré sur la carte du Tendre.

En enfant adoptif tu vois le général…

Qu'on vienne maintenant trouver à ça du mal.

Je les recevrai bien tous ces faiseurs de glose ! »

Le sculpteur s'approcha :

« — Lisez-nous quelque chose,

Firmin. Avez-vous là quelque sonnet nouveau,

Une ballade ?

— Hélas ! non, mon cher Duriveau.

— Ma foi, je le regrette. En semblable matière

Je suis ignorant, comme un vrai tailleur de pierre,

Mais j'aime vos écrits qui s'échappent du cœur ;

Après les avoir lus, on croit être meilleur.

— Des vers ! dit Paul Firmin avec un froid sourire ;

Invitez-moi plutôt à ne jamais écrire.

Oubliez-vous, amis, le siècle où nous vivons ?

Pour prix de nos travaux, qu'est-ce que nous trouvons ?

Le dédain, ou — bien moins encor — l'indifférence.

On passe sans daigner croire à notre souffrance.

Si parfois on te jette un oblique regard,

Drouineau, c'est pour voir que ton œil est hagard ;

Byron, c'est pour souiller avec la calomnie

Le feuillage sacré qui pare ton génie.

La routine s'attaque aux essais courageux.

L'éclair est le seul phare en nos jours orageux.

Nous naissons pour traîner un destin de misère :

L'obole du passant honorait Bélisaire ;

Mais nous n'avons plus même, en ce siècle éhonté,

L'obole de la gloire avec la pauvreté.

— Peste ! dit Fortunat, heureux de la revanche,

Permettez-moi, mon cher, une réponse franche :

Vous déclamez fort bien, et vous nous faites voir

Qu'on prise aujourd'hui plus l'argent que le savoir ;

Mais pour que l'argument me pénètre et me touche,

Il ne doit pas, Firmin, sortir de votre bouche.

— A bas ! » dit l'assistance. Et chacun entonna

Un grognement anglais contre le Fortunat,

Puis ce furent des cris, des rires, un tapage

A réveiller les gens de tout le voisinage ;

Des chansons se croisant ainsi que des éclairs ;

Toutes sortes, de mots sur toutes sortes d'airs :

Marlbrough — Tra la la la. — Le vin, le jeu, les belles ;

Des romances d'amour anciennes ou nouvelles ;

Des jurons, des propos confus, extravagants,

On eût dit trente fous, ou bien trente brigands.

« — Ah ! Messieurs, s'écria le chevelu Bardoche,

Notre hôte est fort gentil ; pourtant je lui reproche

D'avoir fait un appel à la franche amitié

En oubliant, ce soir, la plus belle moitié

Du genre humain.

-Compris ! compris ! oui, c'est infâme,

Inviter trente amis et pas un brin de femme ! »

Cent cris, à ce sujet, sont jetés à la fois.

« — Pour m'accuser, Messieurs, vous n'avez qu'une voix,

Dit Caron ; mais souffrez qu'enfin je me défende.

Comment eussé-je pu prévoir votre demande,

Moi qui ne connais pas de femme ?

— O Scipion !

Je voterai pour toi le grand prix Monthyon,

Dit Fortunat.

— Messieurs, faites trêve aux sornettes.

Je ne fréquente pas le monde des grisettes.

La grisette est sans doute un gentil animal,

Mais dont les appétits n'ont rien de très-frugal :

Il lui faut le spectacle, il lui faut la Chaumière ;

On l'aime à dix-huit ans, — à trente on la vénère,

Mais on n'en use plus.

— C'est clair comme le jour,

Dit Bardoche ; pourtant exister sans amour

Cela me semble plus ennuyeux que la pluie.

Pas de pleurs que la main de la femme n'essuie !

— O Bardoche ! cria le chœur, ô le rapin

Qui fait du sentiment et des yeux de lapin !

— Chut ! chut ! Messieurs, reprit Caron, et qu'on m'écoute.

Ma proposition vous charmera sans doute.

— Parle, parle.

- A deux pas, sur mon propre palier,

Il est un jeune objet, d'un genre singulier,

Comme on n'en trouve pas : la grisette-modèle ;

Sa chambre inaccessible est une citadelle.

Lingère à l'œil modeste, au front pur, la vertu

Respire sur ses traits.

— De qui te moques-tu ?

Dit Saint-Macaire ; c'est le portrait de Lucrèce.

— C'est celui de Cécile.

— Ah bah ! c'est ta maîtresse.

— Non, d'honneur. Je lui crois une sévérité

De mœurs, à défier notre amabilité.

Toujours dans sa chambrette, au travail assidue,

Et ne sortant jamais quand la nuit est venue ;

Étrangère au plaisir, elle vit sans savoir

Qu'il soit rien de plus doux que l'austère devoir.

— Voilà, dit Fortunat, une grave homélie ;

Caron, tu prêches bien.

— Voyons, pas de folie,

Ou je me fâche.

— Soit, mais apprends-nous enfin

Ta proposition.

— Dans le Quartier Latin

Il n'est rien de plus beau que Cécile. J'espère

Que l'astre va venir briller dans mon repaire.

— Vraiment ?

— Patientez, je reviens à l'instant. »

Rien de plus solennel que l'heure où l'on attend.

On parle bas ; la langue est comme embarrassée,

Elle traîne les mots ; ailleurs est la pensée.

Enfin on entendit deux voix. : en ce moment

Caron parut, donnant le bras très-gravement

A la jeune voisine, à la blonde Cécile.

Trop vanter la grisette eût été difficile,

Car elle avait reçu du ciel — et quel trésor

— Cette dot de beauté qui vaut celle de l'or :

Corsage surmonté d'une gorge arrondie,

Hanche voluptueuse à la coupe hardie,

Pieds mignons, mains d'enfant, bouche en cœur, nez en l'air,

De quoi faire fortune au quartier du Helder.

Cécile s'ignorait, et je le crois sans peine :

La rose ne sait pas le prix de son haleine,

Jusqu'au jour où la main d'un avide amateur

Sans pitié, de sa tige, arrachera la fleur.

Je n'entreprendrai pas de décrire l'entrée

De Cécile. Jamais une reine adorée,

Jamais Victoria, reçue à Westminster,

De vivats plus bruyants n'entendit le concert.

On fit cercle ; on offrit à la jeune grisette

Bière, liqueurs, gâteaux, bouquet de violette,

Grandes séductions de ce quartier bruyant

Où, pour en sortir grave, on entre étudiant.

Cécile dit, tremblante :

— Ah ! mon Dieu ! que dé monde !

Venez, on vous attend.

O la charmante blonde !

Quel tableau j'en ferais !

Moi, quel buste !

Quels traits !

Pâque-Dieu ! nous serons ses faiseurs de portraits.

De me trouver ici je me sens tout émue.

Mes amis seront fiers de vous avoir connue.

Présidez cette fête et recevez de nous

Un hommage sincère… En est-il de plus doux ?

Décidément Gessner t'a cédé quelque idylle.

On dit que du travail votre chambre est l'asile,

Que vous ne connaissez aucun plaisir.

Je croi

Que le plus grand plaisir est de vivre chez soi

Sans bruit, modestement, loin des regards des hommes.

D'abord, ils me font peur.

Par exemple ! Nous sommes

Presque tous des moutons. Je regrette de voir

Tant d'attraits enfouis sous les lois du devoir.

Je suis heureuse ainsi ; jamais je ne m'ennuie,

Et je joins les deux bouts par mon économie.

Ravissante grisette, ô diamant perdu,

Si tu ne m'appartiens que je sois confondu.

Par mes inventions j'étonnerai le monde ;

Oui, tu seras à moi si le sort me seconde.

Quoi ! vous voulez, Monsieur…

Dès ce soir commencer

Un tout petit portrait… rien que vous esquisser.

J'ai là mon attirail.

Jamais on ne m'a peinte ;

Et ma tante qui vit si loin s'est souvent plainte

De n'avoir rien de moi.

Pour la tante, demain,

Jeune fille, aux pinceaux je veux mettre la main.

Asseyez-vous. C'est bien.

En l'honneur de Cécile

Faisons du punch,

Bravo !

Jarnicoton ! quel style !

Paul, mettant à profit ce bruit, ce mouvement,

Fit un signe à Caron, et très-discrètement :

« — N'es-tu pas, lui dit-il, de Toulouse ?

— Sans doute.

Mon pays avant tout ! bien que l'on m'y redoute

Pour ma malignité…

— Je le crois aisément.

Mais tu peux me fournir quelque renseignement

Sur un concitoyen.

— Cela m'est très-facile :

De loin comme de près je sais par cœur ma ville ;

— Alors tu connais donc… C'est qu'il est jeune encor…

Certain baron Arthur de Rozemon ?

— D'accord.

Souche patricienne, excellente noblesse !

Mais je puis franchement dire où le bât le blesse :

Ces gentilshommes-là n'ont rien que des quartiers ;

On dîne mal d'orgueil, je plains leurs héritiers.

— Cependant, dit Firmin, pauvreté n'est pas vice.

Le fils vient à Paris pour prendre du service

Dans l'armée… Il paraît très-sage, très-posé.

— Que par les beaux dehors on est vite abusé !

— Explique-toi, Caron.

— Que t'importe ?

— Il m'importe.

— C'est que la confidence à faire est un peu forte.

Promets-moi le secret.

— Sur l'honneur.

— Cet Arthur

Qui le semble si sage est l'homme le moins sûr.

A Toulouse il courait les brelans, les fillettes,

Ne sachant plus déjà le chiffre de ses dettes ;

Et puis, dans le grand monde, il s'arrangeait au mieux,

Pour conquérir l'estime un maintien sérieux,

Parlait modestement, tenait petite place,

Feignant de n'oser pas voir une dame en face.

Rien n'est vil, selon moi, comme ces jeunes gens

Qui, pour édifier des oncles exigeants,

Pour être en bonne odeur auprès des douairières,

Singent la gravité, mettent dans leurs manières

De la componction, de la discrétion…

J'en ai connu plus d'un, chez qui l'ambition

Avait rendu le cœur et la pensée arides :

Non, non, rien de plus laid que ces vieillards sans rides.

Celui-ci, sans risquer son nom et son crédit,

Près des dames poussait sa pointe… à ce qu'on dit.

C'est Tartufe vêtu du frac de notre époque,

Ayant quitté l'air sombre et la noire défroque,

Soupirant la romance et dansant le galop.

T'en faut-il davantage ?

— Oh ! non, car j'en sais trop, »

S'écria Paul Firmin.

Sa pâleur éloquente,

Sa respiration et pénible et fréquente,

Tout annonçait chez lui quelque effort violent.

« — Grand merci, reprit-il d'un accent triste et lent.

Tu m'as donné, mon cher, des détails…

— Véridiques.

— C'est entre nous !

— Fort bien, si je fais des chroniques,

C'est afin de gagner un peu d'argent comptant.

Mais m'a-t-on jamais vu moi-même colportant

Les méchants bruits, l'aigreur des propos, le scandale ?

Caron fut de tout temps l'ami de la morale :

Or, pour la pratiquer à son aise, mon cher,

Il faut de la fortune, et la vertu c'est cher.

De votre opinion resterez-vous le maître

Lorsqu'aux goûts des puissants vous devez vous soumettre ?

Irez-vous… Tiens, tu pars le premier ?

— Oui.

— Firmin,

Attends donc.

— J'ai grand mal à la tête.

— Demain

J'irai te voir.

— Demain ?

— J'ai besoin d'un service.

D'une heure de ton temps fais-moi le sacrifice.

— Oh ! s'il en est ainsi, je t'attendrai chez moi,

Et nous déjeûnerons ensemble.

— Sur ma foi,

Je serai ponctuel : c'est ma première étude ;

Toujours mon estomac fut plein d'exactitude. »

Firmin partit.

« — Le fou ! dit Caron in petto,

Sicut nycticorax in domicilio,

Il restera toujours fantasque et solitaire.

Hélas ! que la Fortune est aveugle sur terre !

Avec l'argent que Paul tient si mal dans sa main,

Comme depuis longtemps j'eusse fait mon chemin !…

Messieurs, amusez-vous. Ça languit. Du tapage !

Vive-Dieu ! vous semblez épargner mon ménage.

Dansons, sautons ! A bas la raison, ventrebleu !

Qu'on agite le punch ! C'est là le plus beau feu ! »

Les voilà tous en train. De leur ivresse obscène

Nous n'entreprendrons pas de retracer la scène.

Mille propos grivois, baroques, saugrenus,

De fades quolibets, des calembours connus

S'échangent, — comme on voit les rapides fusées

S'élever dans les airs et retomber croisées.

Et dire que ces fous, avant l'âge flétris,

Sont pour étudier envoyés à Paris ;

Qu'ils seront médecins, juges !… En conscience

Prennent-ils le chemin qui mène à la science ?

Est-ce dans les plaisirs grossiers et dissolus,

Que tous ces appelés deviendront des élus ?

Cécile souriait… tantôt embarrassée,

Tantôt vers cette vie égarant sa pensée ;

Rouge, tout étonnée, interdite à ce bruit

Que faisaient les viveurs dans un étroit réduit.

Les compliments étaient d'une brusque franchise

Qui pouvait l'étonner sans l'avoir compromise.

Vingt bouches à la fois exaltaient sa beauté…

Seul, Fortunat faisait un muet à parté,

Roulant plus que jamais dans son cœur et sa tête

Le plan audacieux d'une telle conquête ;

Mais comme tout plaisir doit avoir une fin,

Aux clochers d'alentour minuit sonnait enfin.

Or, on frappe à la porte.

« — Eh ! c'est monsieur Vandamme,

Cerbère de l'hôtel. Comment va votre femme,

Môsieur ? et vos enfants, Môsieur ! et votre chien ?

— Vous faites trop de bruit, Messieurs, ça n'est pas bien,

Et j'ai l'ordre formel de la propriétaire…

— Va-t'en, vieux soliveau !

— Ne veut-il pas se taire !

— J'ai l'ordre d'empêcher tout dégât et tout bruit.

Il est tard.

— Pas si tard.

— Comment ? il est minuit.

— Rallume ton quinquet.

— Entretiens ta veilleuse.

— Messieurs, les bonnes mœurs…

— C'est de la viande creuse.

— Eh bien, séparons-nous, dit Caron, il le faut.

— Au revoir ! dit le chœur en entonnant très-haut :

« Eh ! ioup, eh ! ioup, eh ! ioup !« Eh ! ioup, eh ! ioup, eh ! ioup !

« Tra la la« Tra la la

« Messieurs les étudiants s'en vont à la Chaumière

« Pour danser le Cancan et la Robert-Macaire.

« Toujours, toujours

« Triomphent les amours !

« Eh ! ioup, eh ! ioup, eh ! ioup ! "« Eh ! ioup, eh ! ioup, eh ! ioup ! "

Tra la la. »Tra la la. »