Une tempête au cap saint-vincent

By Alfred Busquet

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Il avait fait un jour charmant et clair : la nuit

S’annonça mal. Le flot qu’une autre vague suit.

Déferlait sur le pont avec des bruits funèbres.

La lune par instans, du milieu des ténèbres.

Émergeait, et blafarde au fond d’un ciel tout noir,

Soudain disparaissait, et ne laissait rien voir.

Le vent sifflait très- fort à travers la mâture ;

Le navire roulait, et comme à l’aventure

Allait et se plaignait avec ces voix qui font

Frissonner, et la nuit dans un effroi profond.

S’accouder pour entendre une âme plus qu’humaine

Crier et sangloter parmi les ais du chêne.

Énorme, monstrueux, noir et fendant le flot,

Le navire avançait pareil au cachalot.

Masse prodigieuse, effrayante, où la vie

Aux lois du mouvement se montrait asservie.

La chaudière sifflait comme par un évent

Et mêlait sa terreur à la terreur du vent.

Nous allions.

Moi, penché sur l’Océan qui gronde.

Je songeais à ma vie errante et vagabonde.

J’interrogeais le ciel et l’horizon plus noir

Que mon cœur, et désir même du désespoir.

Je songeais longuement dans ce péril extrême.

Oublieux de la vie et de tous ceux que j’aime.

Que tout allait pour moi finir sans nul effort.

Et que l’éternité s’ouvrirait comme un port.

N’être rien, et sentir que pour briser cet être

Chétif et misérable et prêt à disparaître.

Il faut que la Nature entre en convulsions.

Et que sur l’Océan Dieu lâche ses lions ;

Ameuter contre soi la vague et la tempête.

Et menacer la mort et relever la tête

Et dire : Il ne faudra rien moins que l’Océan

Pour me vaincre et jeter mon cadavre au néant ;

C’est une joie exquise et c’était ma fortune !

Que n’as-tu donc, ô mort, assouvi ta rancune,

Puisqu’il faut renoncer un jour aux lendemains.

Et que je te voyais des roses plein les mains !

Cependant, ballotté par la mer en furie,

Dans la vague qui pleure et dans le flot qui crie.

Je tressaille… Est-ce un rêve ? ou suis-je déjà mort ?

N’ai-je point entendu tout à l’heure à bâbord

Un coup de mousqueton suivi d’une réplique ?

Cela semblait venir du large ; je m’applique

A distinguer les bruits dans ces bruits discordants.

Timide, j’intercède auprès des commandans.

Regardez !… dans l’horreur des ténèbres profondes

N’apercevez-vous pas s’abaissant sur les ondes

La lueur d’un fanal qui tremble, et par instans

Se relève au milieu des flots retentissans ?

C’est quelque barque en peine : Alerte, camarades.

Virons ! s’il faut mourir, mourrons-nous plus malades ?

Les braves gens ! déjà nous voici dans les eaux

Des naufragés joyeux dont on voit les signaux,

C’est un navire anglais, démâté, sans bordage,

Sans voile et sans canot, neuf hommes d’équipage,

A moitié morts, vivans arrachés au cercueil !

La malle-poste anglaise en avait fait son deuil.

Les ayant vus, et, comme il faut qu’elle dépêche.

Avait fait à la mort sa part de viande fraîche.

Nous sommes moins pressés, nous Français ; nous avons

Le temps ; puis le danger convient aux vagabonds.

« Pour porter une amarre à bord, il faut quatre hommes

De bonne volonté… Commandant, nous en sommes !

Bien, mes enfans ! Partez dans le porte-manteau.

Et nous nous reverrons soit ici, soit là-haut ! »

L’amarre est élongée, et sans autre aventure

On traverse la nuit, une nuit longue et dure.

Ainsi qu’un naufragé qui s’accroche avec peur,

La barque menaçait d’aborder son sauveur.

Et venait par instans, jouet de la tempête.

Nous talonner ou bien nous frapper de la tête

Comme un bélier rétif et prompt à s’irriter ;

On manœuvre, et la nuit se passe à l’éviter.

Le calme reparaît sur les flots, et, moins blême,

La lune montre au ciel sa face de carême…

Mais enfin tout va mieux, et le matin plus clair

Rayonne. La bourrasque a fui comme un éclair.

Sauvés ! Le soleil brille, et la mer au loin fume ;

Nous en serons, je crois, quittes pour un gros rhume,

Et déjà nous entrons, ô Cadix, dans tes ports.

Aujourd’hui, le trois mai, fête du sacré Corps !