Va lontano

By Robert Montesquiou

Written 1896-01-01 - 1896-01-01

Le piano, les jours de boue,

Comme un chien mouillé se secoue,

Éclabousse de ses sanglots

Les murailles du salon clos.

Le piano, les jours de pluie,

Comme un chien mouillé qui s'essuie,

Darde mille gouttes de son,

Du Haëndel et du Mendelsohn.

Du Schumann, du Schubert, du Webre,

Du Chopin — surtout du Chopin !

Roulent au long de la vertèbre

De l'instrument mis au grappin.

Des valses épileptiformes,

Des scherzos abracadabrants ;

Du Liszt écrit pour doigts énormes,

Et du Rubinstein, et du Brahms ;

Des listes de Liszt ; des chopines

De Chopin dont rien n'est resté

Dans le cahier ! — et des bobines

De « jeux d'eau de villa d'Esté. »

Et, sur les dents noires et blanches

Du râtelier des clavecins,

Croulent des lieds, par avalanches,

S'abat le scherzo, par essaims.

Puis la Romance sans parole .

Qu'on avait un peu mise au vert,

Ruisselle à flots de la corolle

Du piano qui s'est ouvert.

La Chanson du Printemps dégante

Tous les doigts ; et, de son rouet,

La Fileuse , si fatigante !

Tombe à son tour dans le brouet.

Comme un mancenillier terrible

Le palissandre convoité

En s'épanouissant nous crible

De traits, de trilles, de doigté.

Sur les notes blanches et noires

De l'épinette sur les dents

Glissent toutes les bassinoires

Des nocturnes les plus ardents ;

Des berceuses et des études,

Les marches et la mazurka,

Bonnes à faire des Latudes

Des gens que leur fureur marqua.

Par la blanche et noire quenotte

Qui lui donne maint démenti,

La fillette met la menotte

D'un guide-main à Clémenti.

On entend le petit prodige

Écarteler un impromptu ;

Et la mère aussitôt exige

L'ivoire, quand l'enfant s'est tu.

On ouït Berthe, puis Octave ;

Et, parmi l'ébène claqué,

L'arpège succède à l'octave,

Et le tapotage au plaqué.

Des hôtes saisissent leurs hôtes

Pour les martyriser sans droit,

Et font toujours les mêmes fautes,

Dans le même air, au même endroit.

Tous ces pianistes-tarasques

Se déchaînent sur l'instrument

Comme, dehors, font les bourrasques

Aux vitres de l'appartement.

Et ces rages pianistiques

Sur le Pleyel qui n'en peut mais,

Se vengent par bonds élastiques

De l'air maussade des sommets.

On fait queue autour de la boîte ;

Il faut déserter la maison,

Ou bien introduire l'ouate,

Dans ses oreilles, à foison.

En vain l'on monte quatre étages ;

Par la cheminée, ô bonheur !

Le plaqué suit les tapotages

Ainsi qu'un simple ramoneur.

Si l'on se jette dans la cave.

Le fortissimo sur vous fond ;

Si dans le grenier on le brave.

Il troue encore le plafond.

Alors il faut quitter la place

Devant le siège du Wagner,

Et s'enfuir par un temps de glace

A ne pas mettre un chien à l'air ;

Errer à travers la campagne,

Sous le sifflet de tous les nords,

Pendant que l'hôtesse accompagne

A d'élémentaires ténors,

Par vingtaines, les mélodies

De Gounod et de Massenet,

Dont les grâces sont enlaidies

Et dont le contour est moins net.

Que le châtel entier sévisse

Sur les notes, cela se doit ;

Puis, quand il a fini, l'office

Joue, à son tour, avec un doigt !

Et ces gammes qu'il faut qu'on fuie,

Les après-midi sans beau temps,

Ont fait dire depuis longtemps :

Ennuyeux autant que la pluie.

Mais Iris ouvre son anneau

On peut réintégrer sa chambre

Pour réchauffer sa pâleur d'ambre…

— Et bonsoir, Monsieur Piano !