Va lontano
Written 1896-01-01 - 1896-01-01
Le piano, les jours de boue,
Comme un chien mouillé se secoue,
Éclabousse de ses sanglots
Les murailles du salon clos.
Le piano, les jours de pluie,
Comme un chien mouillé qui s'essuie,
Darde mille gouttes de son,
Du Haëndel et du Mendelsohn.
Du Schumann, du Schubert, du Webre,
Du Chopin — surtout du Chopin !
Roulent au long de la vertèbre
De l'instrument mis au grappin.
Des valses épileptiformes,
Des scherzos abracadabrants ;
Du Liszt écrit pour doigts énormes,
Et du Rubinstein, et du Brahms ;
Des listes de Liszt ; des chopines
De Chopin dont rien n'est resté
Dans le cahier ! — et des bobines
De « jeux d'eau de villa d'Esté. »
Et, sur les dents noires et blanches
Du râtelier des clavecins,
Croulent des lieds, par avalanches,
S'abat le scherzo, par essaims.
Puis la Romance sans parole .
Qu'on avait un peu mise au vert,
Ruisselle à flots de la corolle
Du piano qui s'est ouvert.
La Chanson du Printemps dégante
Tous les doigts ; et, de son rouet,
La Fileuse , si fatigante !
Tombe à son tour dans le brouet.
Comme un mancenillier terrible
Le palissandre convoité
En s'épanouissant nous crible
De traits, de trilles, de doigté.
Sur les notes blanches et noires
De l'épinette sur les dents
Glissent toutes les bassinoires
Des nocturnes les plus ardents ;
Des berceuses et des études,
Les marches et la mazurka,
Bonnes à faire des Latudes
Des gens que leur fureur marqua.
Par la blanche et noire quenotte
Qui lui donne maint démenti,
La fillette met la menotte
D'un guide-main à Clémenti.
On entend le petit prodige
Écarteler un impromptu ;
Et la mère aussitôt exige
L'ivoire, quand l'enfant s'est tu.
On ouït Berthe, puis Octave ;
Et, parmi l'ébène claqué,
L'arpège succède à l'octave,
Et le tapotage au plaqué.
Des hôtes saisissent leurs hôtes
Pour les martyriser sans droit,
Et font toujours les mêmes fautes,
Dans le même air, au même endroit.
Tous ces pianistes-tarasques
Se déchaînent sur l'instrument
Comme, dehors, font les bourrasques
Aux vitres de l'appartement.
Et ces rages pianistiques
Sur le Pleyel qui n'en peut mais,
Se vengent par bonds élastiques
De l'air maussade des sommets.
On fait queue autour de la boîte ;
Il faut déserter la maison,
Ou bien introduire l'ouate,
Dans ses oreilles, à foison.
En vain l'on monte quatre étages ;
Par la cheminée, ô bonheur !
Le plaqué suit les tapotages
Ainsi qu'un simple ramoneur.
Si l'on se jette dans la cave.
Le fortissimo sur vous fond ;
Si dans le grenier on le brave.
Il troue encore le plafond.
Alors il faut quitter la place
Devant le siège du Wagner,
Et s'enfuir par un temps de glace
A ne pas mettre un chien à l'air ;
Errer à travers la campagne,
Sous le sifflet de tous les nords,
Pendant que l'hôtesse accompagne
A d'élémentaires ténors,
Par vingtaines, les mélodies
De Gounod et de Massenet,
Dont les grâces sont enlaidies
Et dont le contour est moins net.
Que le châtel entier sévisse
Sur les notes, cela se doit ;
Puis, quand il a fini, l'office
Joue, à son tour, avec un doigt !
Et ces gammes qu'il faut qu'on fuie,
Les après-midi sans beau temps,
Ont fait dire depuis longtemps :
Ennuyeux autant que la pluie.
Mais Iris ouvre son anneau
On peut réintégrer sa chambre
Pour réchauffer sa pâleur d'ambre…
— Et bonsoir, Monsieur Piano !