Variations d’automne

By Jean Richepin

Written 1881-01-01 - 1881-01-01

La voix lamentable et meurtrie

Des vieux orgues de Barbarie,

Qui tour à tour chatouille et mord,

Semble la voix triste et falote

D’un fou qui ricane et sanglote

Sur son lit de mort,

D’un fou qui râle et qui plaisante,

Et qui, sans voir la mort présente,

Pense à ses amours de jadis,

Et de plaintes ou de blasphèmes

Interrompt les adieux suprêmes

Du de Profundis.

De la lugubre mélopée

Soudain la mesure est coupée.

Est-ce un hoquet ? est-ce un soupir ?

Un cri s’enfle et brusquement crève,

Comme un flot, hurlant vers la grève,

S’y vient assoupir.

Lentement la voix recommence,

Et dit d’une ancienne romance

Le long refrain chargé d’ennuis.

Obscure, tremblotante et douce,

C’est comme une poule qui glousse

ans le fond d’un puits.

On se sent venir une larme.

Mais le mélancolique charme,

Douloureux et sentimental,

À l’angle d’un couplet cocasse

Violemment accroche et casse

Sa voix de cristal.

Et la voix saute, saute, saute,

Toujours plus rapide et plus haute,

Par cris durs, pointus et stridents,

Qui vous font à leur chant farouche

Fermer les yeux, ouvrir la bouche,

Et grincer des dents.

Oh ! quelle diabolique verve !

Plus vite ! plus haut ! On s’énerve,

On souffre, on bâille. Tout à coup

Un rire de rage et de fièvre

Vient vous morde au coin de la lèvre

Et vous tord le cou.

Car la voix, jetant un sarcasme,

Étouffe dans un accès d’asthme

Ridicule, et le son pâmé

A l’air d’avaler des arêtes

Avec les étranglements bêtes

D’un chat enrhumé.

Mais le fou sait jouer son rôle,

Et, s’apercevant qu’il est drôle,

Se met à pleurer et se plaint.

Cette plainte d’abord est telle

Qu’une mouche qui bat de l’aile

Dans un nez trop plein.

Peu à peu pourtant elle chante

Sur une note si touchante

Qu’elle éteint le rire moqueur ;

Et d’amères rancœurs remplie

Sa navrante mélancolie

Vous va droit au cœur.

Oubliant ce qu’on vient d’entendre,

On s’apitoie, on devient tendre

Pour le fou qui pleure toujours.

Nos peines ont été les siennes,

Et nous songeons à nos anciennes

Et tristes amours.

Notre voix à sa voix unie

Chante la lente litanie

Du souvenir et du regret,

Chanson lointaine, monotone,

Et qui ressemble au vent d’automne

Dans une forêt.

Et quand le pauvre fou s’arrête,

Et meurt en renversant sa tête

Dans un sanglot original,

Quand, tandis que la voix trépasse,

Le de Profundis fait la basse

De l’accord final,

Quelque chose en nous se resserre,

Une larme douce et sincère

De nos yeux pensifs a coulé ;

Et l’orgue en s’en allant nous laisse

La délicieuse tristesse

D’un rêve envolé.