Vendémiaire
Written 1913-01-01 - 1913-01-01
Hommes de l'avenir souvenez-vous de moiHommes de l'avenir souvenez-vous de moi
Je vivais à l'époque où finissaient les roisJe vivais à l'époque où finissaient les rois
Tour à tour ils mouraient silencieux et tristesTour à tour ils mouraient silencieux et tristes
Et trois fois courageux devenaient trismégistesEt trois fois courageux devenaient trismégistes
Que Paris était beau à la fin de septembreQue Paris était beau à la fin de septembre
Chaque nuit devenait une vigne où les pampresChaque nuit devenait une vigne où les pampres
Répandaient leur clarté sur la ville et là-hautRépandaient leur clarté sur la ville et là-haut
Astres mûrs becquetés par les ivres oiseauxAstres mûrs becquetés par les ivres oiseaux
De ma gloire attendaient la vendange de l'aubeDe ma gloire attendaient la vendange de l'aube
Un soir passant le long des quais déserts et sombresUn soir passant le long des quais déserts et sombres
En rentrant à Auteuil j'entendis une voixEn rentrant à Auteuil j'entendis une voix
Qui chantait gravement se taisant quelquefoisQui chantait gravement se taisant quelquefois
Pour que parvînt aussi sur les bords de la SeinePour que parvînt aussi sur les bords de la Seine
La plainte d'autres voix limpides et lointainesLa plainte d'autres voix limpides et lointaines
Et j'écoutai longtemps tous ces chants et ces crisEt j'écoutai longtemps tous ces chants et ces cris
Qu'éveillait dans la nuit la chanson de ParisQu'éveillait dans la nuit la chanson de Paris
J'ai soif villes de France et d'Europe et du mondeJ'ai soif villes de France et d'Europe et du monde
Venez toutes couler dans ma gorge profondeVenez toutes couler dans ma gorge profonde
Je vis alors que déjà ivre dans la vigne ParisJe vis alors que déjà ivre dans la vigne Paris
Vendangeait le raisin le plus doux de la terreVendangeait le raisin le plus doux de la terre
Ces grains miraculeux qui aux treilles chantèrentCes grains miraculeux qui aux treilles chantèrent
Et Rennes répondit avec Quimper et VannesEt Rennes répondit avec Quimper et Vannes
Nous voici ô Paris Nos maisons nos habitantsNous voici ô Paris Nos maisons nos habitants
Ces grappes de nos sens qu'enfanta le soleilCes grappes de nos sens qu'enfanta le soleil
Se sacrifient pour te désaltérer trop avide merveilleSe sacrifient pour te désaltérer trop avide merveille
Nous t'apportons tous les cerveaux les cimetières les muraillesNous t'apportons tous les cerveaux les cimetières les murailles
Ces berceaux pleins de cris que tu n'entendras pasCes berceaux pleins de cris que tu n'entendras pas
Et d'amont en aval nos pensées ô rivièresEt d'amont en aval nos pensées ô rivières
Les oreilles des écoles et nos mains rapprochéesLes oreilles des écoles et nos mains rapprochées
Aux doigts allongés nos mains les clochersAux doigts allongés nos mains les clochers
Et nous t'apportons aussi cette souple raisonEt nous t'apportons aussi cette souple raison
Que le mystère clôt comme une porte la maisonQue le mystère clôt comme une porte la maison
Ce mystère courtois de la galanterieCe mystère courtois de la galanterie
Ce mystère fatal fatal d'une autre vieCe mystère fatal fatal d'une autre vie
Double raison qui est au-delà de la beautéDouble raison qui est au-delà de la beauté
Et que la Grèce n'a pas connue ni l'OrientEt que la Grèce n'a pas connue ni l'Orient
Double raison de la Bretagne où lame à lameDouble raison de la Bretagne où lame à lame
L'océan châtre peu à peu l'ancien continentL'océan châtre peu à peu l'ancien continent
Et les villes du Nord répondirent gaiementEt les villes du Nord répondirent gaiement
Ô Paris nous voici boissons vivantesÔ Paris nous voici boissons vivantes
Les viriles cités où dégoisent et chantentLes viriles cités où dégoisent et chantent
Les métalliques saints de nos saintes usinesLes métalliques saints de nos saintes usines
Nos cheminées à ciel ouvert engrossent les nuéesNos cheminées à ciel ouvert engrossent les nuées
Comme fit autrefois l'Ixion mécaniqueComme fit autrefois l'Ixion mécanique
Et nos mains innombrablesEt nos mains innombrables
Usines manufactures fabriques mainsUsines manufactures fabriques mains
Où les ouvriers nus semblables à nos doigtsOù les ouvriers nus semblables à nos doigts
Fabriquent du réel à tant par heureFabriquent du réel à tant par heure
Nous te donnons tout celaNous te donnons tout cela
Et Lyon répondit tandis que les anges de FourvièresEt Lyon répondit tandis que les anges de Fourvières
Tissaient un ciel nouveau avec la soie des prièresTissaient un ciel nouveau avec la soie des prières
Désaltère-toi Paris avec les divines parolesDésaltère-toi Paris avec les divines paroles
Que mes lèvres le Rhône et la Saône murmurentQue mes lèvres le Rhône et la Saône murmurent
Toujours le même culte de sa mort renaissantToujours le même culte de sa mort renaissant
Divise ici les saints et fait pleuvoir le sangDivise ici les saints et fait pleuvoir le sang
Heureuse pluie ô gouttes tièdes ô douleurHeureuse pluie ô gouttes tièdes ô douleur
Un enfant regarde les fenêtres s'ouvrirUn enfant regarde les fenêtres s'ouvrir
Et des grappes de têtes à d'ivres oiseaux s'offritEt des grappes de têtes à d'ivres oiseaux s'offrit
Les villes du Midi répondirent alorsLes villes du Midi répondirent alors
Noble Paris seule raison qui vis encoreNoble Paris seule raison qui vis encore
Qui fixes notre humeur selon ta destinéeQui fixes notre humeur selon ta destinée
Et toi qui te retires MéditerranéeEt toi qui te retires Méditerranée
Partagez-vous nos corps comme on rompt des hostiesPartagez-vous nos corps comme on rompt des hosties
Ces très hautes amours et leur danse orphelineCes très hautes amours et leur danse orpheline
Deviendront ô Paris le vin pur que tu aimesDeviendront ô Paris le vin pur que tu aimes
Et un râle infini qui venait de SicileEt un râle infini qui venait de Sicile
Signifiait en battement d'ailes ces parolesSignifiait en battement d'ailes ces paroles
Les raisins de nos vignes on les a vendangésLes raisins de nos vignes on les a vendangés
Et ces grappes de morts dont les grains allongésEt ces grappes de morts dont les grains allongés
Ont la saveur du sang de la terre et du selOnt la saveur du sang de la terre et du sel
Les voici pour ta soif ô Paris sous le cielLes voici pour ta soif ô Paris sous le ciel
Obscurci de nuées faméliquesObscurci de nuées faméliques
Que caresse Ixion le créateur obliqueQue caresse Ixion le créateur oblique
Et où naissent sur la mer tous les corbeaux d'AfriqueEt où naissent sur la mer tous les corbeaux d'Afrique
Ô raisins Et ces yeux ternes et en familleÔ raisins Et ces yeux ternes et en famille
L'avenir et la vie dans ces treilles s'ennuyentL'avenir et la vie dans ces treilles s'ennuyent
Mais où est le regard lumineux des sirènesMais où est le regard lumineux des sirènes
Il trompa les marins qu'aimaient ces oiseaux-làIl trompa les marins qu'aimaient ces oiseaux-là
Il ne tournera plus sur l'écueil de ScyllaIl ne tournera plus sur l'écueil de Scylla
Où chantaient les trois voix suaves et sereinesOù chantaient les trois voix suaves et sereines
Le détroit tout à coup avait changé de faceLe détroit tout à coup avait changé de face
Visages de la chair de l'onde de toutVisages de la chair de l'onde de tout
Ce que l'on peut imaginerCe que l'on peut imaginer
Vous n'êtes que des masques sur des faces masquéesVous n'êtes que des masques sur des faces masquées
Il souriait jeune nageur entre les rivesIl souriait jeune nageur entre les rives
Et les noyés flottant sur son onde nouvelleEt les noyés flottant sur son onde nouvelle
Fuyaient en le suivant les chanteuses plaintivesFuyaient en le suivant les chanteuses plaintives
Elles dirent adieu au gouffre et à l'écueilElles dirent adieu au gouffre et à l'écueil
A leurs pâles époux couchés sur les terrassesA leurs pâles époux couchés sur les terrasses
Puis ayant pris leur vol vers le brûlant soleilPuis ayant pris leur vol vers le brûlant soleil
Les suivirent dans l'onde où s'enfoncent les astresLes suivirent dans l'onde où s'enfoncent les astres
Lorsque la nuit revint couverte d'yeux ouvertsLorsque la nuit revint couverte d'yeux ouverts
Errer au site où l'hydre a sifflé cet hiverErrer au site où l'hydre a sifflé cet hiver
Et j'entendis soudain ta voix impérieuseEt j'entendis soudain ta voix impérieuse
O RomeO Rome
Maudire d'un seul coup mes anciennes penséesMaudire d'un seul coup mes anciennes pensées
Et le ciel où l'amour guide les destinéesEt le ciel où l'amour guide les destinées
Les feuillards repoussés sur l'arbre de la croixLes feuillards repoussés sur l'arbre de la croix
Et même la fleur de lys qui meurt au VaticanEt même la fleur de lys qui meurt au Vatican
Macèrent dans le vin que je t'offre et qui aMacèrent dans le vin que je t'offre et qui a
La saveur du sang pur de celui qui connaîtLa saveur du sang pur de celui qui connaît
Une autre liberté végétale dont tuUne autre liberté végétale dont tu
Ne sais pas que c'est elle la suprême vertuNe sais pas que c'est elle la suprême vertu
Une couronne du trirègne est tombée sur les dallesUne couronne du trirègne est tombée sur les dalles
Les hiérarques la foulent sous leurs sandalesLes hiérarques la foulent sous leurs sandales
Ô splendeur démocratique qui pâlitÔ splendeur démocratique qui pâlit
Vienne le nuit royale où l'on tuera les bêtesVienne le nuit royale où l'on tuera les bêtes
La louve avec l'agneau l'aigle avec la colombeLa louve avec l'agneau l'aigle avec la colombe
Une foule de rois ennemis et cruelsUne foule de rois ennemis et cruels
Ayant soif comme toi dans la vigne éternelleAyant soif comme toi dans la vigne éternelle
Sortiront de la terre et viendront dans les airsSortiront de la terre et viendront dans les airs
Pour boire de mon vin par deux fois millénairePour boire de mon vin par deux fois millénaire
La Moselle et le Rhin se joignent en silenceLa Moselle et le Rhin se joignent en silence
C'est l'Europe qui prie nuit et jour à CoblenceC'est l'Europe qui prie nuit et jour à Coblence
Et moi qui m'attardais sur le quai à AuteuilEt moi qui m'attardais sur le quai à Auteuil
Quand les heures tombaient parfois comme les feuillesQuand les heures tombaient parfois comme les feuilles
Du cep lorsqu'il est temps j'entendis la prièreDu cep lorsqu'il est temps j'entendis la prière
Qui joignait la limpidité de ces rivièresQui joignait la limpidité de ces rivières
O Paris le vin de ton pays est meilleur que celuiO Paris le vin de ton pays est meilleur que celui
Qui pousse sur nos bords mais aux pampres du nordQui pousse sur nos bords mais aux pampres du nord
Tous les grains ont mûri pour cette soif terribleTous les grains ont mûri pour cette soif terrible
Mes grappes d'hommes forts saignent dans le pressoirMes grappes d'hommes forts saignent dans le pressoir
Tu boiras à longs traits tout le sang de l'EuropeTu boiras à longs traits tout le sang de l'Europe
Parce que tu es beau et que seul tu es nobleParce que tu es beau et que seul tu es noble
Parce que c'est dans toi que Dieu peut devenirParce que c'est dans toi que Dieu peut devenir
Et tous mes vignerons dans ces belles maisonsEt tous mes vignerons dans ces belles maisons
Qui reflètent le soir leurs feux dans nos deux eauxQui reflètent le soir leurs feux dans nos deux eaux
Dans ces belles maisons nettement blanches et noiresDans ces belles maisons nettement blanches et noires
Sans savoir que tu es la réalité chantent ta gloireSans savoir que tu es la réalité chantent ta gloire
Mais nous liquides mains jointes pour la prièreMais nous liquides mains jointes pour la prière
Nous menons vers le sel les eaux aventurièresNous menons vers le sel les eaux aventurières
Et la ville entre nous comme entre des ciseauxEt la ville entre nous comme entre des ciseaux
Ne reflète en dormant nul feu dans ses deux eauxNe reflète en dormant nul feu dans ses deux eaux
Dont quelque sifflement lointain parfois s'élanceDont quelque sifflement lointain parfois s'élance
Troublant dans leur sommeil les filles de CoblenceTroublant dans leur sommeil les filles de Coblence
Les villes répondaient maintenant par centainesLes villes répondaient maintenant par centaines
Je ne distinguais plus leurs paroles lointainesJe ne distinguais plus leurs paroles lointaines
Et Trèves la ville ancienneEt Trèves la ville ancienne
A leur voix mêlait la sienneA leur voix mêlait la sienne
L'univers tout entier concentré dans ce vinL'univers tout entier concentré dans ce vin
Qui contenait les mers les animaux les plantesQui contenait les mers les animaux les plantes
Les cités les destins et les astres qui chantentLes cités les destins et les astres qui chantent
Les hommes à genoux sur la rive du cielLes hommes à genoux sur la rive du ciel
Et le docile fer notre bon compagnonEt le docile fer notre bon compagnon
Le feu qu'il faut aimer comme on s'aime soi-mêmeLe feu qu'il faut aimer comme on s'aime soi-même
Tous les fiers trépassés qui sont un sous mon frontTous les fiers trépassés qui sont un sous mon front
L'éclair qui luit ainsi qu'une pensée naissanteL'éclair qui luit ainsi qu'une pensée naissante
Tous les noms six par six les nombres un à unTous les noms six par six les nombres un à un
Des kilos de papier tordus comme des flammesDes kilos de papier tordus comme des flammes
Et ceux-là qui sauront blanchir nos ossementsEt ceux-là qui sauront blanchir nos ossements
Les bons vers immortels qui s'ennuient patiemmentLes bons vers immortels qui s'ennuient patiemment
Des armées rangées en batailleDes armées rangées en bataille
Des forêts de crucifix et mes demeures lacustresDes forêts de crucifix et mes demeures lacustres
Au bord des yeux de celle que j'aime tantAu bord des yeux de celle que j'aime tant
Les fleurs qui s'écrient hors de bouchesLes fleurs qui s'écrient hors de bouches
Et tout ce que je ne sais pas direEt tout ce que je ne sais pas dire
Tout ce que je ne connaîtrai jamaisTout ce que je ne connaîtrai jamais
Tout cela tout cela changé en ce vin purTout cela tout cela changé en ce vin pur
Dont Paris avait soifDont Paris avait soif
Me fut alors présentéMe fut alors présenté
Actions belles journées sommeils terriblesActions belles journées sommeils terribles
Végétation Accouplements musiques éternellesVégétation Accouplements musiques éternelles
Mouvements Adorations douleur divineMouvements Adorations douleur divine
Mondes qui vous rassemblez et qui nous ressemblezMondes qui vous rassemblez et qui nous ressemblez
Je vous ai bus et ne fut pas désaltéréJe vous ai bus et ne fut pas désaltéré
Mais je connus dès lors quelle saveur a l'universMais je connus dès lors quelle saveur a l'univers
Je suis ivre d'avoir bu tout l'universJe suis ivre d'avoir bu tout l'univers
Sur le quai d'où je voyais l'onde couler et dormir les bélandresSur le quai d'où je voyais l'onde couler et dormir les bélandres
Écoutez-moi je suis le gosier de ParisÉcoutez-moi je suis le gosier de Paris
Et je boirai encore s'il me plaît l'universEt je boirai encore s'il me plaît l'univers
Écoutez mes chants d'universelle ivrognerieÉcoutez mes chants d'universelle ivrognerie
Et la nuit de septembre s'achevait lentementEt la nuit de septembre s'achevait lentement
Les feux rouges des ponts s'éteignaient dans la SeineLes feux rouges des ponts s'éteignaient dans la Seine
Les étoiles mouraient le jour naissait à peineLes étoiles mouraient le jour naissait à peine