Ventôse

By Jean Richepin

Written 1894-01-01 - 1894-01-01

Hop ! hop ! En avant ! Au large !

En tumultueux galops,

Hop ! voici venir la charge,

Hop ! hop ! la charge des flots.

Où vont-ils ? Hop ! hop ! Qu’importe !

Ils vont, la crinière au vent.

Une rage les emporte.

Au large ! Hop ! En avant !

Ils vont, sans ordre, par troupes

Qui pêle-mêlent leurs bonds.

Les poitrails, heurtant les croupes,

Les saillissent, furibonds.

Ils vont, les naseaux en fièvres,

Cabrés, ronflant, hennissant.

Hop ! ils vont, l’écume aux lèvres,

Hop ! hop ! l’œil phosphorescent.

Ils vont, Hop ! Charge macabre

Qui charge sans savoir où.

Hop ! hop ! Tout un rang se cabre,

Puis s’engloutit dans un trou.

Hop ! hop ! La mer est jonchée

De cadavres pantelants

Où l’ardente chevauchée

Précipite ses élans.

Ils vont. Hop ! Les lames vertes

S’éparpillant par lambeaux

Ont l’air d’entrailles ouvertes

Que dévident leurs sabots.

Hop ! Ils sont fous, ils sont ivres.

Encor ! Hop ! Des pieds, des dents !

Hop ! hop ! En avant ! Les cuivres

Poussent des appels stridents.

Hop ! hop ! En avant ! Au large !

Ils sont ivres, ils sont fous.

Hop ! Entendez-vous ? La charge

Sonne, sonne. Entendez-vous ?

Hop ! hop ! Leur course s’effare.

Hop ! Ils vont à corps perdu.

Hop ! hop ! Là-haut la fanfare

Sonne. Avez-vous entendu ?

Hop ! Ce qui gonfle leur rage,

C’est la charge qu’en passant

Les sorcières de l’orage

Sonnent d’un accent perçant.

Hop ! hop ! Les vieilles farouches

Avec des gestes hideux

En sonnant à pleines bouches

Gambadent au-dessus d’eux.

On voit flotter par les nues

Les fouets de leurs cheveux blancs,

Et de leurs mamelles nues

Les bouts claquent sur leurs flancs.

Hop ! hop ! hop ! Quand l’une éclate

De rire, c’est un éclair.

Hop ! C’est leur sexe écarlate

Qui, béant, saigne dans l’air.

Hop ! hop ! Ce rouge s’éclipse.

Tout s’éteint. Le gouffre noir

En buccin d’Apocalypse

Élargit son entonnoir.

Il en pleut des cris funèbres,

Des plaintes, des hurlements,

Du tonnerre et des ténèbres

Au chaos des éléments ;

Et dans cette ombre inconnue

On ne voit plus que les flots

Dont la horde continue

Ses effroyables galops ;

Et dans la clameur compacte

Au fracas tonitruant

Que fait cette cataracte

Sur soi-même se ruant,

On entend les vieilles gueuses

Voler comme des oiseaux

En sarabandes fougueuses

Où cliquètent tous leurs os,

Cependant que la tempête

Pour animer ces démons

Leur souffle dans sa trompette

Tout le vent de ses poumons.