Ventre creux

By Eugène Pottier

Written 1887-01-01 - 1887-01-01

J'ai faim, disait Ventre creux

Devenu sceptique,

Je suis las des fruits véreux

De la politique.

Tiens ! je paie assez

Les vieux pots cassés.

Les partis

Sont petits.

Chacun a sa bande,

J'aime mieux la viande !

Peuple, me dit en tout lieu

Roi qui sollicite,

On ne fait bon pot-au-feu

Que dans ma marmite.

— Mais, grugeur d'impôt,

De ta poule au pot

Lorsque j'ai

L'os rongé,

C'est par contrebande,

J'aime mieux la viande !

Un gras marguillier sans fiel,

Monsieur Durosaire,

Me dit : Tu gagnes le ciel.

Bénis ta misère.

— Quoi ! pour mon salut

Ce jeûne absolu,

C'est très bien,

Très chrétien !

Que Dieu vous le rende,

J'aime mieux la viande !

Un meneur fort amical

Me dit : Prolétaire,

Prends un Bourgeois radical

Pour ton mandataire.

— Tout Bourgeois, mon cher,

Nourri de ma chair,

Sur mon gain,

Sur ma faim

Touche un dividende,

J'aime mieux la viande !

Pour qui ces torches là-bas,

Ces prêtres bizarres ?

Quel est ce dieu ? — le bœuf gras !

Sonnez les fanfares !

Animal divin,

Terrassant la faim,

Tu nourris

Nos esprits.

Que chacun m'entende !

J'aime mieux la viande !