Vers les yeux des sirènes

By Pierre Louÿs

Written 1888-01-01 - 1920-01-01

Qu’on déserte la ville ! Que nul ne rallume

L’autel ! Nous laisserons à tout jamais, ce soir,

Les dieux horribles de la terre, et dans le noir

Nous partirons, suivis par un frisson d’écume…

La nef impérieuse à travers l’amertume

Bondira, tranchant l’eau du fil de son coupoir,

Et nous nous pencherons sur la proue, à l’espoir

De vos terribles voix, déesses de la brume !

Grands poissons glauques d’où fleurissent des corps blancs,

Nus miroirs de la lune et des flots nonchalants,

Vous qui chantez vos yeux dans les algues, Sirènes !

Quand nous aurons touché vos bouches, vous pourrez,

D’un signe seulement de vos doigts adorés,

Délivrer dans la mort nos âmes plus sereines.