Vers paï-lui-chi

By Louis Bouilhet

Written 1869-01-01 - 1869-01-01

L'écho douze fois frappé

Par le vers sept fois coupé,

C'est la cadence opportune

D'un couplet bien échappé.

Ce galop sans halte aucune

Semble une bonne fortune

À tout poëte trempé

D'une façon peu commune.

Et sur ce rhythme escarpé,

L'oiseau, d'ombre enveloppé,

Récite au clair de la lune

Les vers de Li-taï-pé.

Le flot hennit, le vent crie.

Matelots de ma patrie,

Vers l'empire du milieu,

Emportez-moi, je vous prie,

Afin que je puisse un peu,

Avant le dernier adieu,

Écouter la sonnerie

Des couvents de Lao-Tseu ;

Tandis que dans la prairie

S'ouvre avec coquetterie

Ton coeur d'or bordé de bleu,

Ô fleur de la rêverie !

Hélas ! Le ciel m'a leurré,

Qui m'a mis, pauvre lettré,

Dans ce dur pays des gaules

Par l'action dévoré !

Mon dos fléchit ; mes épaules

Ne sauraient porter les pôles ;

À tout géant plus carré

Je laisse remplir ces rôles,

Moi dont le but avéré

Serait de vivre, à mon gré,

Parmi l'herbe, au pied des saules,

En buvant du vin sucré !

Young-hao ! Plus de tristesse !

J'ai fui, j'ai quitté Lutèce,

Je suis un gros mandarin

Tout gonflé de politesse.

Jusqu'au bout, calme et serein,

Je suivrai le même train,

Et quand la mort, sombre hôtesse,

M'ouvrira son souterrain,

Mon fils, par délicatesse,

Un jour ‒ je ne sais quand est-ce ‒

Gardera dans un écrin

Les ongles de mon altesse.

Tandis qu'étalant aux yeux

Ses ornements précieux,

Retenu par vingt chaînettes

Dans la chambre des aïeux,

Mon cercueil, aux planches nettes,

Luira comme les planètes,

Tout semé de camaïeux

Et tout garni de sonnettes ;

Et les pères sérieux

Viendront prêcher en ces lieux,

À tous les enfants honnêtes,

La religion des vieux.

Ainsi mon coeur, qui s'englue

À la beauté superflue,

S'en va par monts et par vaux

Loin de la route voulue.

Ainsi, doublant mes travaux,

J'ai sur des rhythmes nouveaux,

Seul, d'une main résolue

Dévidé mes écheveaux.

Ô lecteur de race élue !

Ô sapience absolue !

Ô char à quatre chevaux !

Le tout petit te salue !