Versailles
By Albert Angot
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
L’histoire a bien des railleries
Pour nos projets, nos passions,
Nos politiques rêveries.
Ce sont comme autant de leçons.
On sent alors mieux la faiblesse,
Et l’orgueil, et la folle ivresse
De notre pauvre humanité ;
De nos vœux, autant de chimères,
Et de nos œuvres éphémères
On sent la stérilité.
La gloire fut à tire-d’aile :
Trônes, glaives des généraux,
Mîtres d’or roulent pêle-mêle
Avec la hache des bourreaux.
Dans la course vertigineuse,
Que poursuit sa vague par le Temps.
Rien ne flotte, rien ne surnage,
Pas même l’herbe du rivage.
Le temps, c’est le roi des torrents.
Pourquoi, dis, dans ton impuissance,
Veux-tu combattre, homme insensé,
Cette force, cette puissance
Qui dans un jour t’aura brisé ?
N’élève plus dans ton délire,
Des colosses au front d’airain.
Ne taille plus dans le carrare
Tes traits que le cercueil avare
Viendra te disputer demain.
Ton colosse a des pieds d’argile :
Il croule miné par le temps,
Et ta statue, œuvre débile,
N’offre plus que débris gisants.
Si, par hasard, elle subsiste,
Elle contemple toute triste,
Ton grand œuvre en morceaux brisé,
Ce grand œuvre que ton génie
Rêva tout rempli d’harmonie,
Et dur comme un lingot bronzé.
Hier, Louis, toi que Turenne
Enrichit, après maints combats,
De l’Alsace et de la Lorraine ;
Grand Louis, ne voyais-tu pas,
Vainqueur dans plus de dix batailles,
L’Allemand railler dans Versailles
Ta gloire et tes rayons éteints ?
Il insultait ta belle France
Qu’un usurpateur sans puissance
Avait livré entre ses mains.
Combats qui faisaient notre gloire,
Turckeim, Mergentheim et Salzbach,
Sont effacés de la mémoire
Par Wissembourg, Woërth et Forbach.
Honte ! un descendant des burgraves,
Foulant notre terre de braves
(Ils gémissaient dans le cercueil),
Au son des fanfares guerrières,
Se faisait, narguant nos bannières,
Sacrer dans ton palais en deuil !
Né du suffrage populaire,
Aujourd’hui siège un Parlement,
Image de la France entière ;
Déjà ta demeure l’attend.
La même, où tu parlais en maître,
Dans un instant il va paraître.
Non ! non ! l’État ce n’est plus toi.
C’est le peuple et cette assemblée :
La royauté s’est écroulée.
Non ! l’État, ce n’est plus un roi !
Louis Seize, en place de Grève,
Est mort frappé sur l’échafaud ;
Et sur une lointaine grève,
Qui lui servira de tombeau,
Proscrit, ton héritier unique,
Lassé par un destin inique,
Mange un pain arrosé de pleurs.
Quel contraste (ironie amère)
Entre ta gloire et sa misère,
Entre ta joie et ses douleurs !
O Roi-Soleil, ton fuit de chasse
Et ton sceptre sont impuissants.
Dépose-les de bonne grâce,
Et de ton piédestal descends.
Ton coursier plein d’impatience
Se cabre avec trop d’arrogance,
Quand leur pouvoir n’existe plus :
Les provinces par toi conquises
Par les Allemands sont reprises ;
Les parlements sont revenus.
Bien ! ici siège l’assemblée.
Ainsi qu’une troupe d’acteurs,
Sur plus d’une scène enrôlée,
Courant après des spectateurs,
Le parlement, de scène en scène,
De Bordeaux ici se promène
Pour faire ses seconds débuts.
C’est un grand drame qui se joue
Et dont l’intrigue se dénoue
Devant les peuples confondus.
Ce n’est plus une Iphigénie,
Au spectacle de ses douleurs
Tracé par la main du génie,
Qui nous fera verser des pleurs.
L’héroïne est plus attachante,
Car c’est la France agonisante
Dont se déroulent les destins.
Le décor est immense et sombre :
Là-bas du sang, partout de l’ombre,
Et des horizons incertains.
Malgré l’intérêt de la scène,
S’envole notre souvenir ;
Et pour un instant il ramène
Tout un passé qui va surgir.
Quelles ombres ! Quel personnages !
Et quels fantastiques mirages !
Oh ! quel tourbillon insensé !
Tout tourne, tout passe et repasse ;
En sans laisser la moindre trace,
Se mêle et se trouve effacé.
Roi, reine, dauphins et dauphines,
Favorites et grands seigneurs ;
Belles dames, aux taille fines ;
Petits abbés et monseigneurs,
Ministres, galants, politiques,
Prosateurs, poëtes comiques.
C’est Luxembourg et Saint-Simon,
Louvois, Bossuet, et La Vallière,
Colbert, Henriette d’Angleterre,
Villars, Racine et Fénelon.
Cordons bleus et robes bouffantes,
Perruques, dentelles, canons,
Paniers et gazes transparentes,
Jabots, seins blancs et pieds mignons,
Élégances, galanteries,
Aveux d’amour, mutineries,
Intrigues et frivolités,
Tout disparaît (rêve éphémère !)
Dans un flot de poudre légère
Au souffle des réalités.
Nos députés, tête baissée,
Préoccupés, tout soucieux,
Viennent promener leur pensée
Sous les grands arbres, près des Dieux,
Ou près des bassins de Latone
Et de Neptune qui s’étonne
De ces hôtes nouveau-venus ;
Près des sylvains et des naïades,
Des faunes, des hamadryades
Ouvrant de grand yeux éperdus.
Alors, du fond de ma poitrine
Je sens s’exhaler un soupir ;
Et mon esprit que tout chagrine
Cherche à pénétrer l’avenir.
Efforts superflus ! Tout est sombre…
Pauvre pays !… Ah ! puisse l’ombre
Des Condé, Louvois, des Colbert,
Errants au sein de la verdure
Guider, pour panser ta blessure.
Nos ministres nommées hier !