Versailles

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Versailles regarde la route,

Muet et se sentant frémir,

Et son peuple de marbre écoute

La voix des fontaines gémir.

Maître des palais et des bouges,

Le roi Guillaume sort, coiffé

D'une casquette à galons rouges.

Il est simple, ayant triomphé.

A travers la campagne verte,

Il passe d'un air indulgent

Dans sa calèche découverte,

Entre deux cuirassiers d'argent.

Puis il rentre. O gaietés champêtres !

Pendant qu'il dîne, on fait un peu

De musique sous ses fenêtres.

C'est bien modeste pour un dieu !

Haïssant la lâcheté vile

Et mal instruits aux trahisons,

Tous les habitants de la ville

Sont enfermés dans leurs maisons.

Mais sous leurs cheveux en broussailles

Le visage de blanc couvert,

De fausses dames de Versailles

Agrémentent le tapis vert.

Ce sont les rousses fiancées

De tout le monde, — au cœur bavard,

Que, par décence, on a chassées

De nos cafés du boulevard.

Les officiers, par politesse

Pour des Phrynés que nous cotons,

Disent : Madame la comtesse,

Au nez rose de ces Gothons,

Et s'inclinent jusqu'à leur ventre.

Le soir vient. Lise et Turlupin,

Tout ce beau monde en carton — rentre

Dans quelque boîte de sapin,

Et sur toi, dans les maisons closes,

Sans lumière dans leur mur blanc,

France des épis et des roses,

On verse des larmes de sang !

Cependant les officiers glabres,

Avec un cynisme innocent,

Font traîner lourdement leurs sabres

Sur le pavé retentissant,

Et l'on entend sous les murailles

Qui déjà tressaillent d'espoir,

Cet absurde bruit de ferrailles

Déchirer le silence noir.