VI

By Théodore Banville

Written 1842-01-01 - 1842-01-01

Tout vous adore, ô mon Élise,

Et quand vous priez à l'église,

Votre figure idéalise

Jusqu'à la maison du bon Dieu.

Votre corps charmant qui se ploie

Est comme un cantique de joie,

Et, frémissant d'amour, envoie

Son parfum de femme au saint lieu.

Votre missel a sur ses pages

Bien des gracieuses images,

Bien des ornements d'or, ouvrages

D'un grand mosaïste inconnu ;

Et fier de vous faire une chaîne,

Votre chapelet noir qui traîne

Redit son madrigal d'ébène

Aux blancheurs de votre bras nu.

Comme un troupeau leste et vorace,

On voit s'élancer sur la trace

De vos chevaux de noble race

Mille amants, le cœur aux abois ;

Derrière vous marche la foule,

Mugissante comme la houle,

Et dont le chuchotement roule

À travers les détours du bois.

Vous avez de tremblantes gazes,

Des diamants et des topazes

À replonger dans leurs extases

Les Aladins expatriés,

Et des cercles de blonds Clitandres

Dont le cœur brûlant sous les cendres

Vous redit en fadaises tendres

Des souffrances dont vous riez.

Vous avez de blondes servantes

Aux larges prunelles ardentes,

Aux chevelures débordantes

Pour essuyer vos blanches mains ;

Vous portez les bonheurs en gerbe,

Et sous votre talon superbe

Mille fleurs s'éveillent dans l'herbe

Afin d'embaumer vos chemins.

Moi, je suis un jeune poëte

Dont la rêverie inquiète

N'a jamais connu d'autre fête

Que l'azur et le lys en fleur.

Je n'ai pour trésor que ma plume

Et ce cœur broyé, qui s'allume,

Comme le fer rouge à l'enclume,

Sous le lourd marteau du malheur.

Mon âme était comme cette onde

Pleine d'amertume, qui gronde

En son délire, et dont la sonde

N'a jamais pu trouver le fond ;

Comme ce flot qu'un sable aride

Absorbe de sa bouche avide,

Et qui cherche à combler le vide

D'un abîme vaste et profond.

Et pourtant vous, type suprême,

Vous m'avez dit tout haut : je t'aime

Vous m'avez couché morne et blême

Sur un beau lit de volupté ;

Vous avez rafraîchi ma lèvre,

Encor toute chaude de fièvre,

Dans le doux vin pour qui l'orfèvre

Poétise un cachot sculpté.

Dans vos colères de tigresse,

Vous m'avez fait des nuits d'ivresse

Où le plaisir, sous la caresse,

Pleure le râle de la mort,

Où toute pudeur se profane,

Où l'ange le plus diaphane

Se fait bacchante et courtisane

Et grince des dents, et vous mord !

Puis vous m'avez dit à l'oreille

Quelque étincelante merveille

Dont la mélancolie éveille

Les fibres de l'être endormi ;

Vous aviez la pudeur craintive

De la mourante sensitive

Qui renferme son cœur, plaintive

De n'être morte qu'à demi.

Et le doute railleur m'assiège

Lorsque, pris dans un divin piège,

Mon cou plus pâle que la neige

Est par vos bras blancs enlacé.

J'ai peur que le riant mensonge

Du lac d'azur où je me plonge

Ne soit l'illusion d'un songe

Qui tenaille mon front glacé.

Or, dites-moi, rêve céleste,

Pour que votre belle âme reste

En proie à mon amour funeste,

Les crimes que vous expiez ?

Parlez-moi, pour que je devine

De quel feu bout votre poitrine,

Et quelle colère divine

Vous met pantelante à mes pieds ?

Avez-vous surpris chez les anges

Le secret des strophes étranges

Qu'ils murmurent, quand leurs phalanges

S'envolent dans les airs subtils ?

Au Vatican, sur une toile,

Avez-vous dérobé l'étoile

Qu'une sainte paupière voile

Avec un réseau de longs cils ?

Ô vous que la lumière adore,

De quel astre et de quelle aurore

Venez-vous, radieuse encore ?

Je ne sais ; en vain, ce trompeur,

L'espoir, me caresse et me blâme ;

Je ne sais quel souffle en votre âme

Alluma cette mer de flamme,

Ô jeune déesse, et j'ai peur.