Victoires et conquêtes de la religion

By Victor Hugo

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Garaste a triomphé de l'encyclopédie.

Tartufe est grand. L'église avait la maladie ;

Elle est en traitement chez le docteur Véron.

Sbrigani joint les mains ; Crispin rentre au giron ;

Pasquin est parfumé de myrrhe et de cinname.

Robert Macaire vieux s'est senti dans son âme

Pris de l'ambition d'une honorable fin ;

Au paradis Veuillot il s'est fait séraphin.

Il s'y rend fort utile ; il ouvre la boutique ;

Il sait l'art d'ajuster le libelle au cantique ;

Et tout bas, il murmure à travers son Credo :

Quand je serai curé, Bertrand sera bedeau.

Ayant, en qualité de regardeur oblique,

Un peu l'inspection de la chose publique,

Il surveille aujourd'hui l'esprit de nouveauté ;

Pour lui la presse libre est une obscénité,

Et la philosophie un tapage nocturne ;

Dans l'église le cloître et dans l'art le cothurne,

Dans l'état le sergent de ville ; tout est là.

Rien avant Hildebrand, rien après Loyola.

Scapin l'aide. Il déclame : Enfer ! crime ! hérésies !

Tremblez, âmes déjà plus qu'à moitié roussies !

Honnêtes gens, c'est moi qui vous passe au tamis.

Ayez foi seulement dans le bon Dieu permis.

Songez que je suis là ! — Mascarille dit : Gare !

La conscience humaine étant une bagarre,

Il s'en fait conducteur ; il sait le droit chemin ;

Il veut qu'après l'émeute et les grands coups de main,

Le peuple se repente, ait l'âme d'ennui pleine,

Pleure, et de la Bastille aille à la Madeleine.

Toute la vérité tient dans le Syllabus.

La pensée en dehors d'Ignace est un abus,

Et tout ce qui survient n'est qu'erreurs et tumultes ;

Debout au marchepied de l'omnibus des cultes,

Barrant la porte, il crie à tout venant : Complet !

Falstaff, dont le menton si gaîment se triplait,

Est dévot. Que sert-il ? la messe. Il s'associe

Au dogme, et ses hoquets sentent l'orthodoxie ;

Il coud un psaume au bout de son ancien couplet ;

Une âme libre ouvrant ses ailes lui déplaît ;

Montant la garde autour du missel, ce gros homme

Prêche, et son ventre prend fait et cause pour Rome ;

Il dit qu'il ne faut pas laisser sans examen

L'homme communiquer avec l'esprit humain,

Qu'il est bon de tout craindre, et, de peur d'aventure,

De garder l'Éternel derrière une clôture ;

Il croit ; son estomac s'accouple au sacré-cœur ;

Au seuil noir du mystère il s'installe vainqueur,

Prêt à barricader le gouffre avec sa table ;

Il consacre au seul culte auguste et véritable

Ce qui reste à ses pieds des bons vins qu'il a bus ;

Il emploie à servir les Jéhovahs fourbus

Et les religions mortes ou corrompues,

Tout l'arsenal cassé de ses franches repues ;

Il n'entend pas qu'on aille à travers le ciel bleu,

L'ombre immense, en dehors du pape, chercher Dieu ;

Il refuse aux penseurs l'air, l'horizon, l'espace,

Plantant, pour empêcher que l'esprit humain passe

Au-delà de la bulle In Caena Domini,

Tous ses culs de bouteille au mur de l'infini.