Vie et mort

By Charles Grandsard

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Quand la nature veut entretenir la vie

Qui roule en nous, fleuve écumant,

La puissante alchimiste à son œuvre convie

Les forces de chaque élément.

Pour nourrir notre fibre, elle emprunte à la terre

Les fruits que son sein a conçus,

Aux animaux, le.sang qui leur gonfle l'artère,

Leur chair aux savoureux tissus.

Elle emprunte au soleil sa flamme qui ruisselle,

Fauve, à travers l'immensité,

Pour secouer nos corps au choc de l'étincelle

Que lance l'électricité.

Pour rendre à notre sang l'ardeur qu'il a perdue

Dans son impétueux ,courant,

Elle soutire à l'air qui remplit l'étendue

Son gaz subtil et dévorant.

Enfin, à l'eau des mers, comme à celle des sources,

Elle prend leur chaux et leur sel,

Et complète son œuvre, épuisant les ressources

Du grand bazar universel !

Et tous ces éléments, la puissante sorcière

Les fond dans son creuset vital,

Et, mêlant ces fragments d'une vile poussière,

Elle en crée un noble métal.

Ce métal, c'est la chair colorée, éclatante

Comme la mûre du buisson,

Qui vibre au moindre souffle, et frémit, palpitante,

Dans un voluptueux frisson !

La chair au galbe riche et pulpeux, que sillonne

Un léger réseau bleuissant,

La chair humide et chaude, où roule et tourbillonne

La vie avec un flot de sang !

Mais elle veut surtout, la grande vie intense,

L'accord de tous ces éléments :

Chacun n'est, pris à part, qu'une aveugle substance,

Inféconde en ses mouvements.

Or, quand se lasse, un jour, cette main souveraine

Qui les fondait en une chair,

Chacun d'eux, libre enfin, veut aller où l'entraîne

Son penchant primitif et cher.

Impatients du joug qui pliait leur nature

Au grand dessein prémédité,

Ils veulent dans l'espace errer à l'aventure,

Dans leur sauvage liberté !

L'étincelle ravie à la brûlante sphère

Y remonte à travers les airs ;

Les gaz, s'éparpillant dans l'immense atmosphère,

Regagnent leurs vagues déserts.

Les liquides, plongeant dans le sein de la terre,

En vont humecter les bas-fonds ;

Les sels vont, dans l'humus, poursuivre le mystère

De leurs amalgames profonds.

Et la chair, dépouillant sa nuance rosée.

Rapidement s'altère aux yeux,

Devient livide, et puis noire, décomposée

Par ce travail silencieux.

Ses éléments disjoints, de leur odeur putride,

Effarouchent notre odorat ;

Il n'en reste bientôt qu'un peu de poudre aride,

Qui lentement disparaîtra !

Ainsi, dans l'univers quand se fonde un empire,

Suivant un éternel dessein,

Pour soutenir sa vie et pour croître, il aspire

Tout élément robuste et sain.

Ces éléments vitaux, c'est tout ce que renferme

L'âme et le cœur des citoyens ;

C'est leur ardent amour ; c'est leur volonté ferme

De le servir par tous moyens,

Ce flot de volontés, qui roule et qui bouillonne

Des membres au cœur languissant,

Y porte la vigueur, l'échauffe et l'aiguillonne

Comme les flots rouges du sang !

Dans son reflux, alors, là pléthore vitale

Retourne aux membres surnourris ;

Et sur le corps entier, de la santé s'étale

Le chaud et brillant coloris.

Et le colosse, alors, atteint dans sa croissance

L'âge de la virilité ;

Et ses muscles d'acier démontrent sa puissance,

Et font sa splendide beauté !

Et toutes ses humeurs, dans leur juste équilibre,

Le rendent sain et florissant ;

Et son vaste poumon, d'un jeu facile et libre,

Se meut dans son torse puissant !

Si d'un mal de rencontre il ressent quelque crise,

Il la franchit, ferme, indompté ;

Des plus acres douleurs l'assaut vaincu se brise

Contre sa robuste santé !

Et si quelque adversaire ose, dans sa démence,

Jeter au colosse le gant,

Du plus léger effort de sa vigueur immense

Il brise à ses pieds l'arrogant !

Mais, le jour où ce flot de volontés fondues

Se porte au centre avec langueur,

Quand elles ont cessé d'être vers lui tendues

Pour entretenir sa vigueur,

Quand tous ces éléments qui forment sa substance

Entre eux ont rompu tout lien,

Que chacun, s'isolant dans sa propre existence,

Cherche son égoïste bien.

Tous les signes hideux de la décrépitude

Éclatent sur ce corps géant ; '

Et ceux qui, de le craindre, avaient pris l'habitude,

Insultent ce prochain néant !

Et sa chair a perdu cette couleur vitale

Qui jadis la fit resplendir ;

La putréfaction, de sa teinte fatale,

Vient la souiller et l'enlaidir !

Indices des dégâts que font dans ses viscères

Tous ses atomes en discords,

Les vices monstrueux, ces fétides ulcères,

S'étalent partout sur son corps !

Puis, ses chairs, s'égrenant, se fondent, se séparent

En lambeaux visqueux et flétris

Qui révoltent la vue ; et les vers s'en emparent

Et rongent ces hideux débris !

Puis, à sa place, on voit des ruines, poussière

De tout empire évanoui ;

Et l'étranger qui passe écrit sur une pierre :

« Un peuple, ici, dort enfoui ! »