Vieille statue

By Jean Richepin

Written 1881-01-01 - 1881-01-01

Oubliée en un coin du parc, seule, abattue,

Sous le lierre qui ronge une vieille statue

Gisait. Pauvre statue ! elle me fit pitié.

Je suis de ces rêveurs qui dans leur amitié

Donnent aussi sa part à l’inerte matière

Et partagent leur cœur à la nature entière.

Je relevai le mort, et pour qu’il fût content,

Pour qu’il eût le bonheur de revivre un instant

Comme si nous étions aux époques anciennes

Où parmi les chansons il avait eu les siennes,

Je fis semblant de croire à sa divinité,

Et je lui dis ces vers où son los est chanté :

Ô Pan, gardien sacré de cette grotte obscure

D’où sort le ruisseau clair qui sous tes pieds murmure,

Toi qu’un lierre, en festons à l’entour de ton flanc,

De son feuillage noir fait paraître plus blanc,

Toi qui ris d’un air bon dans ta barbe de pierre,

Et regardes, clignant un œil sous ta paupière,

Si quelque blonde enfant vient par le bois profond,

Portant de ses bras nus une urne sur son front,

Ô Pan, je poserai mes lèvres arrondies

Sur la flûte dorée aux douces mélodies

Et je te chanterai ma plus belle chanson,

Et, comme à Jupiter le divin échanson

Verse le saint nectar qui parfume les lèvres,

Je verserai pour toi le lait pur de mes chèvres,

Et mon bouc t’offrira, sous le couteau sacré,

De sa gorge velue un flot de sang pourpré,

Si tu veux bien remplir à la saison nouvelle

De mon troupeau bêlant la traînante mamelle,

Si tu fais que mon mâle aux amoureux travaux

Donne à chaque femelle un couple de chevreaux,

Ô Pan, dieu des bergers, dieu revêtu de lierre,

Toi qui ris d’un air bon dans ta barbe de pierre.