Vieilles amourettes

By Jean Richepin

Written 1877-01-01 - 1877-01-01

Aux prés de l'enfance on cueille

Les petites amourettes,

Qu'on jette au vent feuille à feuille

Ainsi que des pâquerettes.

On cueille dans ces prairies

Les voisines, les cousines,

Les amourettes fleuries

Et qui n'ont pas de racines.

O douce gerbe liée

Avec des rubans d'aurore,

Fraîche rosée oubliée,

Me parfumez-vous encore ?

Hélas ! bouquets éphémères,

Depuis celte heure lointaine

Combien de larmes amères

Ont coulé dans ma fontaine !

Des choses se sont passées

Qui m'ont changé ma jeunesse

Beaucoup trop, ô trépassées,

Pour que je vous reconnaisse.

Le dur amour qui ravage

Dans mon cœur a pris racines,

Comme un grand rosier sauvage

Aux épines assassines.

Qu'êtes-vous près de ces roses

Sanglantes, éblouissantes,

O pâquerettes écloses

Dans les prés aux vertes sentes ?

Qu'est votre parfum qui rôde

Évaporé dans la brise.

Près de l'odeur Acre et chaude

Qui me pénètre et me grise ?

O mignonnes marguerites,

Enfantines amourettes,

Hélas ! mes pauvres petites.

Je ne sais plus qui vous êtes.

Dans de vagues mausolées,

Enfants blondes, rousses, brunes,

Pour moi vous dormez voilées

Au pays des vieilles lunes.