Vieux habits ! vieux galons !

By Pierre-Jean Béranger

Written 1815-01-01 - 1815-01-01

Tout marchands d'habits que nous sommes,

Messieurs, nous observons les hommes :

D'un bout du monde à l'autre bout

L'habit fait tout.

Dans les changements qui surviennent,

Les dépouilles nous appartiennent :

Toujours en grand nous calculons.

Vieux habits ! Vieux galons !

Parfois en lisant la gazette,

Comme tant d'autres, je regrette

Que tout français n'ait pas gardé

L'habit brodé.

Mais j'en crois ceux qui s'y connaissent ;

Les anciens préjugés renaissent :

On va quitter les pantalons.

Vieux habits ! Vieux galons !

Les modes et la politique

Ont cent fois rempli ma boutique ;

Combien on doit à leurs travaux

D'habits nouveaux !

Quand de nos déesses civiques

On met en oubli les tuniques,

Aux passants nous les rappelons.

Vieux habits ! Vieux galons !

Un temps fameux par cent batailles

Mit du galon sur bien des tailles ;

De galon même étaient couverts

Les habits verts.

Mais sans le bonheur point de gloire !

Nous seuls, après chaque victoire,

Nous avions ce que nous voulons.

Vieux habits ! Vieux galons !

Nous trouvons aussi notre compte

Avec tous les gens qui sans honte

Savent, dans un retour subit,

Changer d'habit.

Les valets, troupe chamarrée,

Troquant aujourd'hui leur livrée,

Que d'habits bleus nous étalons !

Vieux habits ! Vieux galons !

Les défenseurs de nos grands-pères,

Sortant de leurs nobles repaires,

Reprennent enfin à leur tour

L'habit de cour.

Chez nous retrouvant leurs costumes,

Avec talons rouges et plumes,

Ils vont régner dans les salons.

Vieux habits ! Vieux galons !

Sans nul égard pour nos scrupules,

Si la foule des incrédules

Mit au nombre de ses larcins

L'habit des saints,

Au nez de plus d'un philosophe

Je vais en revendre l'étoffe :

De piété nous redoublons.

Vieux habits ! Vieux galons !

Long-temps vantés dans chaque ouvrage,

Des grands, qu'aujourd'hui l'on outrage,

Portent au fond de leurs manoirs

Des habits noirs.

Mais, grace à nous, vont reparaître

Ces manteaux qu'eux-mêmes peut-être

Trouvaient bien pesants et bien longs.

Vieux habits ! Vieux galons !

De m'enrichir j'ai l'assurance :

L'on fêtera toujours en France,

En ville, au théâtre, à la cour,

L'habit du jour.

Gens vêtus d'or et d'écarlate,

Pendant un mois chacun vous flatte ;

Puis à vos portes nous allons.

Vieux habits ! Vieux galons !