Vieux Jeu

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Vous dont brillait la gloire éparse,

Nous délaissez-vous, comme ingrats,

Apothicaires de la Farce ?

Voici venir le mardi-gras ;

Cependant, — sans doute on vous triche,

Voyageurs d'Aix et de Cognac ! —

Je n'ai pas vu que nulle affiche

Annonçât encor Pourceaugnac.

Ce jour-là, tout ruisselant d'aise,

Le bon bourgeois, c'était son dû,

Voyait, en emportant sa chaise,

Pourceaugnac s'enfuir, éperdu.

Alors, oh ! que d'apothicaires,

Minces, grands, petits, bedonnés,

Avec des jambes en équerres

Et de longs nez désordonnés !

Et, par le Styx ! que de seringues,

Dont les porteurs affreux, galants,

Graves comme des camerlingues,

Ou sauvages et turbulents ;

Troupes par des troupes rejointes,

En leur effrayant magasin

Braquaient les redoutables pointes

Vers le fauteuil du Limosin !

Des filles aussi, grandes bringues,

Jouaient, en habit travesti,

D'étranges porteurs de seringues

Suivant Pourceaugnac investi.

Et des enfants, encor précaires.

Jouaient, ouvrant leurs yeux de jais,

De tout petits apothicaires

Braquant de tout petits objets.

Mais quoi ! la Farce est abolie

Autant que l'Almanach Liégeois :

On ne veut plus de sa folie.

Jeunes élèves et bourgeois,

Soyez gais, mangez des meringues !

Mais amusez-vous, gravement.

Les matassins et les seringues

Ne sont plus dans le mouvement.