Virelai sur les hollandois

By Jean de La Fontaine

Written 1658-01-01 - 1694-01-01

A vous, marchands de fromage,

Salut, révérence, hommage,

A vous, marchands de fromage.

C'est à vous d'être en ombrage

De ce terrible équipage

Qu'on fait sur votre rivage.

C'est vous, pêcheurs de haran,

C'est vous, vendeurs de safran,

Qui prétendez d'un fromage

Faire au soleil un écran.

Peuple hérétique et maran,

Ennemi du Vatican,

Sur qui va fondre l'orage,

C'est trop faire de cancan

Et parler en maître Jean ;

Il faut changer de langage

Et baisser de plus d'un cran

Cette fierté de courage.

En vain votre aréopage,

Votre nouvelle Carthage,

Met toute chose en usage

Pour détourner l'ouragan

Et vous sauver du naufrage.

La foudre part du nuage

Et va sécher marécage,

Rompre digue et ouatergan.

Vous avez beau mettre en gage

La jupe et le calandran,

Appeler le Castillan,

Le Walon et le Flaman,

Le Maure et l'Européan ;

Vous avez beau, comme un pan,

Déployer votre plumage

Et faire grand étalage

De bois, de mâts, de cordage

Et de soldats de louage ;

Votre lâche paysan,

Plus poltron à l'abordage

Et plus timide qu'un fan,

Tournera bientôt visage,

Et sera comme un crocan.

Mandez lettres et message

Chez le Goth et l'Alleman,

Et dans tout le voisinage ;

Criez au meurtre, à l'outrage,

On me pille, on me saccage ;

Proposez un arbitrage,

Offrez des places d'otage ;

Eussiez-vous pour partisan

Belzébut, Léviathan

Et les pages de Satan,

Malgré votre tripotage

Et votre patelinage,

Notre roi, vaillant et sage,

Notre invincible sultan

Ruinera ville et pacage,

Mettra votre or au pillage,

Vos personnes au carcan

Et vos meubles à l'encan.

Ainsi l'on voit le milan,

A travers ronce et feuillage,

Fondre dessus l'ortolan,

La corneille ou le faisan ;

De même le cormoran

Gobe dans l'eau l'éperlan,

La sardine et le merlan.

Jamais le grand Tamerlan

Ne fit. chez le Musulman

Tant de bruit ni de ravage

Lorsqu'il vainquit le Persan,

Extermina le soudan,

Et qu'il mit en esclavage

L'illustre mahométan

Qu'il traîna dans une cage.

De son heureux mariage

Avec l'infante du Tage

Doit naître un puissant lignage

Qui portera le carnage

Jusqu'aux terres du Liban,

Qui détruira l'Alcoran,

Et du monarque ottoman

Arrachera le turban.

Tandis, pour apprentissage,

Il verra dans son bas âge

Louis commencer l'ouvrage,

Lui tracer route et passage,

Et d'un superbe héritage

Augmenter son apanage.

Je ne suis sorcier ni mage,

Mais je prédis, et je gage,

Qu'on verra croître l'herbage

Dans les places d'Amsterdan,

Que Dordrech et Rotterdan

Ne seront qu'un ermitage,

Qu'un lieu désert et sauvage.

Croyez-moi, pliez bagage,

Rompez trafic et ménage,

Vendez cruches et laitage,

Et passez à l'Indostan,

Dans quelque île de sauvage,

De nègre ou d'anthropophage :

Allez chez le prêtre Jean

Débiter l'orviétan,

La clinquaille et le ruban,

Et faire le personnage

De médecin, d'artisan,

De juif ou de charlatan.

Mais, ma foi, c'est grand dommage

De s'amuser davantage

A barbouiller cette page

Pour y peindre votre image ;

Et chercher depuis Adan,

Depuis Sem, Japhet et Can,

Jusques aux neiges d'antan,

Toutes les rimes en an,

Pour les avaleurs de bran.

Bonjour, bonsoir, et bon an.

Quand le pinson au bocage

Commencera son ramage ;

Dès que le premier fourrage

Nous permettra le voyage,

Vous verrez que mon présage

N'est rien moins qu'un badinage,

Et qu'un conte de roman.

A vous, marchands de fromage,

A vous, pécheurs de haran,

Salut, révérence, hommage,

A vous, marchands de fromage.