Visions de lycéens

By Victor Hugo

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Quand on sort de rhétorique,

Du livre et de l'encrier,

On a l'âme chimérique

Et le cœur aventurier.

On a pour nid des murs bistres,

Des galetas fabuleux,

Que les rats ont faits sinistres,

Que l'illusion fait bleus.

On n'est pas très difficile

Aux divinités qu'on voit ;

Et les nymphes de Sicile

S'accoudent au bord du toit.

Puisqu'il faut que j'en convienne,

C'est vrai, souvent nous prenons

Dans le passage Vivienne

Des Margots pour des Junons.

Toute la mythologie

Vient becqueter nos taudis ;

Nous y faisons une orgie,

De ciels et de paradis.

Je rêve. Oui, la vie est sombre

Et charmante ; et des clins d'yeux

M'arrivent au fond de l'ombre

Qui m'ont mis au rang des dieux.

L'extase au cinquième habite,

L'amour fait multiplier

Les rêves du cénobite

Par le front de l'écolier.

Je suis naïf au point d'être

Par moments persuadé

Que Vénus, à sa fenêtre,

M'a fait signe à Saint-Mandé.

Mon œil sous ma boîte osseuse

Est à de tels songes prêt

Qu'à travers ma blanchisseuse

Phyllodoce m'apparaît.

Une chemisière aimante

Vint hier dans mon grenier ;

Elle portait, la charmante,

Des rayons dans son panier ;

Ravi de cette descente,

Je crus que je voyais choir

Hébé, toute frémissante

D'aurore, sur mon perchoir.

Comment peindre l'air de fête

De deux yeux presque innocents ?

Fraîche, elle avait sur la tête

Cette lumière, seize ans.

Et l'autre jour, plein d'Homère,

Je songeais je ne sais où

Je marchais dans la chimère,

Tout au bord, sans garde-fou ;

Une muse au front suprême

Passa dans mon horizon.

— C'est Calliope elle-même !

Criai-je. C'était Suzon :

Je me risquai, dans l'échoppe

Dont un coffre est le sofa,

A chiffonner Calliope ;

Calliope me griffa.

La modiste est la sirène.

J'attire Anne à mon foyer,

Lui donnant des noms de reine

Afin de la tutoyer.

Ainsi je vis, l'œil en flammes,

Dans mes bouquins, loin du bruit,

étoilant toutes les femmes,

Confusément, dans la nuit.

Je les fais déesses toutes,

Et sur leurs chiffons je mets

La lueur des sombres voûtes

Ou l'éclair des bleus sommets.

Je vois parfois la tunique

S'ébaucher sous le torchon

Et la Diane ionique

Sous le madras de Fanchon.

Je m'éblouis, solitaire ;

Car il faut que nous usions

L'une après l'autre, sur terre,

Toutes les illusions.

Je guette et je me hasarde

A sonder d'un œil ardent

L'empyrée et la mansarde ;

Et je contemple ; et, pendant

Que rôde sur ma gouttière

Quelque gros chat moustachu,

Cypris met sa jarretière,

Pallas ôte son fichu.